Le ciel est couvert ce matin. La banalité du mal. J’en ai vu une image hier en regardant les entrevues de Mike Mulvany (ex-directeur de cabinet du président.)a données sur les chaines nationales américaines (Fox et NBC). Un homme intelligent, posé, avec une grande expérience de la politique et du fonctionnement de l’État, justifier « rationellement » son engagement avec Trump. Il y aurait selon lui le Trump avant les élections, et le Trump après les élections. « Je ne pouvais pas voir ce qui allait arriver ; Trump était tellement différent à l’époque, bien différent de l’image qu’il pouvait donner à l’écran. » Certes, il essaie de préserver son image d’homme qui gouverne sa vie avec une intégrité morale, mais il ne peut effacer le fait que la conduite de Trump était hautement problématique depuis le début, avant même de se présenter à la présidence. Tous le savaient. Même les enfants le savaient. Mais quelque chose empêchait Mike Mulvany de le voir. Et ce quelque chose est là, encore aujourd’hui. Il célèbre les succès des politiques de Trump, lorsque lui, Mulvany, était là. Il ne semble pas se rendre compte que même si on reconnaissait le « succès » de ces politiques, ça ne pourrait jamais servir d’excuse pour tous les mensonges qui l’ont accompagné. Ces mensonges ont empoisonné l’âme américaine de millions de citoyens. L’autre argument qu’il utilise, c’est que les démocrates n’aiment pas Trump. Ils le détestent. C’est ce qui les aurait motivés durant les quatre années de sa présidence. Trump est une victime. C’est encore une fausse justification. Trump représente un réel danger pour les institutions démocratiques, l’ensemble de la société américaine et le monde. Il ne s’agit pas d’aimer, ou de détester le personnage, mais d’honorer et protéger les valeurs qui sous-tendent la vie démocratique, la vérité, la liberté et la justice, indissociablement. Ces valeurs fondatrices des sociétés démocratiques ne peuvent être confondues avec les idéologies conservatrice, libérale et progressiste qui sont constamment en batailles dans l’arène politique. Ces tensions et batailles politiques sont possibles et saines uniquement dans une adhésion commune aux valeurs qui fondent les sociétés démocratiques depuis l’aube des temps modernes : la vérité, la liberté et la justice, indissociablement. Le monde démocratique est un monde continuellement en tension et en bataille, c’est-à-dire en discussion. Rompre avec la vérité, c’est rompre avec la liberté, et sans liberté, il n’y a plus de discussion possible. Hors de la discussion balisée par la vérité, nous sortons de la démocratie et entrons dans un monde gouverné par un pouvoir autoritaire et violent. Il n’y a pas d’alternative pacifique à la démocratie, aussi difficile et décevante soit-elle.
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Les Américains ont un rendez-vous difficile avec eux-mêmes et avec l’histoire
La cour suprême des USA a rejeté la poursuite des trumpistes qui essaient désespérément de renverser les résultats des élections. Ce qui s’en vient est très dangereux ; acculé à la défaite, Trump incite de plus en plus clairement ses partisans à la radicalisation et à la violence. Il ne peut et ne veut accepter la défaite. Cela ne s’arrêtera pas avec le départ de Trump de la Maison-Blanche. C’est clair. Le clivage politique ne se situe plus entre les conservateurs et les progressistes ; il ne se situe plus au niveau des politiques internes ou internationales ; il n’est même plus idéologique ; il porte sur la réalité. La nation la plus riche et plus puissante au monde vie une fracture psychotique pour laquelle, il n’y a pas de traitement facile. Il est vraiment difficile de voir comment la démocratie peut encore fonctionner dans ces conditions. Le plus difficile est probablement à venir ? Je ne suis pas américain. Je ne vote pas. Je ne vis pas aux États-Unis ; mais je suis inquiet pour nos voisins du sud, particulièrement pour tous ceux et celles qui vivent les conséquences de ce cancer spirituel. Ils sont de plus en plus nombreux à avoir faim, à ne plus avoir de place où vivre, sans parler des morts dû à la pandémie et tout le reste. Ils sont des millions à être comme possédés par un esprit méfiant, arrogant et malveillant. Je crois que les Américains ont un rendez-vous très difficile avec eux-mêmes et avec l’histoire. La rencontre ne sera pas facile.
Un phénomène social troublant
Je suis toujours dans l’intrigue troublante que représente le Trumpisme. Il y a là une expérience humaine très importante. J’essaie de comprendre ce qui arrive. On peut dire beaucoup de choses qui sont justes, mais qui ne m’intéressent pas vraiment : la personnalité de Trump, la complicité et l’hypocrisie des politiciens républicains. Tout cela est extérieur. J’ai observé chez Trump et ses partisans les plus chauds, un appétit pour croire et défendent férocement les pensées qui leur viennent à l’esprit, sans se demander si elles sont vraies. Cette question est comme exclue de leur pensée. Alors, si ce n’est pas la vérité qui guide la pensée, qu’est-ce que c’est ? Difficile de répondre. Ce qui est certain, c’est que cette pensée flotte à la surface du monde, sans vraiment l’éclairer ; elle crée plutôt une brume plus ou moins épaisse. Les Trumpistes vivent dans cette brume et s’y sentent en sécurité. Ils se sentent proches les uns des autres, une sorte de famille affective. Ce que plusieurs semblent manquer désespérément ; suspendus au-dessus du vide, leur esprit s’agrippe à des croyances qui donnent un sens à leur vie. Que ces croyances soient vraies n’a pas vraiment d’importance. En fait, pour eux, elles sont vraies, parce qu’ils y croient et que ceux qui les entourent y croient aussi. Tout ce qui est extérieur au groupe apparait comme une menace à l’identité psychosociale fragile des membres du groupe. Le Trumpisme est un mouvement sectaire. Trump est le leader de la secte. Ils sont plusieurs millions dans cette étrange affiliation politique aux frontières poreuses.
Peur, méfiance et pouvoir
Trump est à la tête d’un mouvement extrêmement dangereux qu’il nourrit. Nos voisins sont divisés. Nous le savons, mais l’élection de Trump a creusé cette fracture jusqu’au coeur des institutions qui incarnent les valeurs de la démocratie. Il y a une frange de plus en plus importante de la population qui croit être victime d’un groupe d’élites (démocrates) qui contrôle les institutions (deep state), et qui travaillent contre eux en secret. Les médias nationaux ne sont qu’une couverture, derrière laquelle se trame en coulisse le vrai pouvoir. Il faut se méfier d’eux et surtout, ne rien croire de ce qu’ils disent. Jusqu’où Trump lui-même est parti prenante de cet esprit paranoïaque ? Jusqu’à maintenant, je croyais qu’il était en dehors de tout ça ; mais jouait le jeu pour le pouvoir. J’en suis moins sûr maintenant. Les Américains semblent avoir élue un président avec un esprit contaminé par la paranoïa. C’est certain qu’il cherche le pouvoir ; c’est certain qu’il se croit le centre du monde, etc. Tout cela est vrai, et plus encore, mais il a cet esprit toxique en lui ; ceux qui le suivent le reconnaissent. Il y a quelque chose de tellement malsain dans ce mouvement, que les observateurs et analystes de la scène politique et sociale américaine sont sans mots. La confusion est tellement profonde, et la désinformation tellement généralisée, qu’il est très difficile de voir comment les institutions peuvent survivre encore longtemps. Ce mouvement est extrêmement dangereux pour la démocratie américaine. Ils sont au bord du gouffre. Les institutions démocratiques sont fondées sur la raison éclairée par la foi en l’homme, incarnée dans le droit. Ils ont abandonné l’un et l’autre.
L’Amérique est malade
Les observateurs américains les plus lucides sont très inquiets de l’état d’esprit des 72 millions de citoyens qui ont voté pour Trump. Je crois qu’ils ont raison de s’inquiéter. L’Amérique est malade ; un cancer spirituel est en train de détruire les fondements de ses institutions. Il y a au sein de la population américaine une forte demande pour des explications malsaines et mensongères de la réalité. C’est comme un vide intérieur que de plus en plus de gens ne peuvent plus supporter ; ils ne savent pas comment habiter le monde dans lequel ils vivent. Le sens de la vie leur échappe totalement. Ils sont partis à la dérive dans un univers délirant et paranoïaque. Ils ont trouvé un sens à leur vie en combattant un ennemi irréel, inventé de toute pièce par des esprits tordus, vaniteux et avides, qui profitent de cette soif d’autant plus, qu’ils sont eux-mêmes dévorés par cette soif. Le succès politique de Trump est le symptôme de cette maladie. Elle ne disparaitra pas avec son départ de la Maison-Blanche. C’est malheureux, mais c’est ainsi. Le chemin vers la présence, passe par la reconnaissance de cette troublante maladie spirituelle.
L’effondrement identitaire
Un individu peut être très conservateur, tout en étant très honnête, intègre, respectueux des autres et compatissant. Je l’ai appris et compris, en suivant de près la politique américaine, depuis les quatre dernières années. Cela m’a pris un peu de temps, pour comprendre clairement, que le problème avec Trump et ses principaux défenseurs républicains, ce n’est pas le conservatisme, mais l’intégrité. Ils vivent dans une réalité alternative, créé de toutes pièces et déconnectée des besoins de la population. De cette façon, ils croient conquérir le pouvoir et s’y maintenir. Ils ne l’avouent pas ouvertement, ou ne se l’avouent pas à eux-mêmes, mais quoi qu’il en soit, ce faisant, ils se mettent en rupture avec les valeurs qu’incarnent les institutions démocratiques. Ce mouvement – car c’est de cela qu’il s’agit ; Trump n’est que le personnage d’avant-plan – est à ma connaissance une réaction régressive très dangereuse, que l’on croyait dépassée et renvoyée dans les oubliettes de l’histoire, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Il est facile d’oublier les dures leçons de l’histoire ; il n’y a pas de vie qui peut fleurir et s’épanouir, hors de la tolérance, de la vérité, de la justice et de la bonté.