La fabrique de l’être

Il fait froid ce matin, mais la pluie a cessé.

Prendre le temps. Cela peut paraitre bien étrange, le temps nous est offert pour la fabrique de l’être – équivalent du travail des abeilles qui fabrique du miel. Nous, nous fabriquons de l’être. Le temps est donc très précieux pour nous, comme le pollen pour les abeilles. Il faut que nous apprenions à le récolter, et à le transformer, afin de fabriquer de l’être.

La fabrique de l’être est une entreprise à la fois individuelle et collective. Elle a une dimension d’intériorité et d’extériorité. Elle n’est qu’en partie régie par des lois et des règles extérieures, écrites, conservées et transmises. C’est le rôle des institutions, dont la première est le langage.

Dans le langage les codes de la fabrique de l’être se transmettre d’une génération à l’autre. Hors du langage, la transmission de la fabrique de l’être cesse. Le langage est le domaine où nous fabriquons l’être ensemble dans la compréhension mutuelle. Lorsque la compréhension cesse, l’être disparait avec elle.

Il faut prendre le temps, parce qu’en lui l’être vient au monde. Prendre le temps, c’est faire le don de sa présence, afin que l’être advienne.

La lumière des mots

Faire venir à la lumière des mots les intuitions qui émergent du fond de l’être est parfois difficile et source de frustration. Il serait aisé de laisser faire, de passer mon tour et d’oublier ce travail d’écriture ; me contenter d’y penser dans ma tête. Pourquoi aller plus loin ? La raison est simple, parce que ça contribue à enrichir la vie, à la rendre plus belle. Pour cela, il faut la choisir avec tout son coeur et tout son esprit. Parfois, il faut prendre une pause. Arrêter, et ne rien faire d’autre qu’être présent à ce qui est. C’est comme respirer. Prendre le temps de se retirer de l’agir, du faire et des soucis du monde, simplement pour être, et aller boire au puits intérieur l’eau de la vie. C’est essentiel pour traverser les déserts du monde dans lequel nous vivons, sans nous perdre ou mourrir de soif.

Je crois que notre mission consiste à contribuer à l’élan évolutif de la vie, le mieux que l’on peut. Pour cela, il est essentiel que nos actions émergent de notre enracinement dans l’être.

Je dis tellement de choses de différentes façons, j’ai peine à me suivre. Il est très difficile d’imaginer comment quelqu’un d’autre peut suivre et comprendre ce que j’essaie de dire. J’avance dans une clairière de mots. Certains jours, le ciel est couvert ; je ne vois presque plus rien. D’autres jours, tout semble clair et lumineux, j’ai l’impression de courir sur les mots ; mais cela ne dure jamais longtemps. Vient un temps où le ciel du langage s’obscurcit. Je suis de nouveau dans un épais brouillard à chercher les mots sur lesquels me poser pour éclairer le chemin. J’avance à tâtons, sans trop savoir où je vais. Sans que je puisse m’y attendre une clairière s’ouvre sur un horizon de sens encore inexploré. C’est l’aventure de la pensée qui accompagne et soutient la venue de l’expérience dans la clarté du langage. C’est l’intention qui motive et oriente mon écriture quotidienne dans ce journal.