Sortir de sa coquille

Depuis quelques jours, j’écoute des témoignages de jeunes américains, qui racontent comment ils ont quitté le christianisme à l’intérieur duquel ils sont nés et ont grandi. Ils ont tous grandis dans un monde chrétien fondamentaliste, dont ils ont épousé les valeurs, qui étaient celles de leurs parents et de toutes les personnes autour d’eux. Qu’ont-ils quitté ? La réponse devient claire en les écoutant attentivement. C’est l’enveloppe à l’intérieur de laquelle ils ont grandit qu’ils ont quitté, parce qu’elle ne pouvait plus contenir la vie et lui donner sens, dans le monde d’aujourd’hui. Cette enveloppe, je l’appelle psychosociale. Nous pourrions l’appeler simplement culturel. C’est la même chose pour moi. J’évite l’horrible mot psychosocioculturel, qui engloberait mieux ce que j’essaie de dire. La chrétienté à laquelle ils réfèrent, celles dont ils sont sorties, est une enveloppe totalitaire, donc fermée sur elle-même. La foi, c’est autre chose, mais eux ne font pas la distinction. La seule foi qu’ils ont connue est cette enveloppe culturelle, fermée et trop étroite pour contenir la complexité du monde en évolution. Ils ont passé à travers un processus de déconstruction, au bout duquel ils ont découvert un autre monde plus vaste, plus inclusif, plus vrai, plus proche de la vie. Ils sont passés d’un monde fermé à un monde ouvert. Et ils ont vécue l’expérience comme une libération. du moins, pour ce que j’ai compris. Je me demande, jusqu’où leur formation dans un monde fermé et protecteur, les a aidé à structurer leur personnalité suffisamment pour affronter et surmonter les côtés sombres du monde ouvert et complexe dans lequel nous vivons. Je pense au nihilisme, à l’isolement, à l’insécurité existentielle, à l’incertitude, etc. Ils ont été façonné dans un moule qui est devenu trop serré, mais qui a servit de contenant structurant pour le développement de leur personnalité. Je simplifie beaucoup. Je le sais. Autrement, je ne pourrais écrire. Aucun texte ne peu contenir la complexité de la vie en évolution. Ils peuvent ouvrir des clairières sur le réel, ou fabriquer des enclos pour nous tenir à l’abri. Je préfère les clairières.

Noël : sacrement de l’amour incarné

En écrivant, je cherche à faire venir dans la lumière des mots, ce qui depuis toujours est présent en moi. Ce qui est le plus précieux, ce n’est pas quelque chose sur moi, quelque chose qui parle de moi, de mon histoire, mais quelque chose qui irradie de la profondeur de mon être. J’écris cela dans l’aube du matin encore noir : ne pas m’éloigner de la lumière dans laquelle le monde nait, à chaque instant. L’écriture poétique introduit une fêlure dans l’écorce du monde par où la lumière du premier jour nous enveloppe de l’intérieur et irradie vers l’extérieur. Alors, un feu s’allume que rien ne peut plus éteindre. C’est Noël, le sacrement de l’amour incarné.

Le sens de Noël

La divinité s’incarne dans la vulnérabilité humaine, c’est à nous d’en prendre soin ; et lorsque nous en prenons soin, nous prenons soin de nous-mêmes. Je vis noël ainsi : Dieu qui vient se révéler dans la vulnérabilité, comme une présence à prendre soin. Dieu a besoin de nous. C’est le sens que j’aime donner à noël : Dieu est présent en nous, et sa présence doit être protégée ; car c’est en elle que nous avons la vie.

Prier à partir du vide

Parler avec Dieu est quelque chose d’étrange, que je ne peux faire à la légère. Je cherche les mots qui ouvrent le dialogue, s’il en est un. Ils partent du coeur, de la peine, de la colère, de l’étonnement de l’esprit, de la joie aussi. Ils partent d’un certain dessaisissement. Un lâcher prise à la frontière du monde. Une parole qui nait du silence. C’est-à-dire, du contact avec la vie réelle. Je ne peux adhérer d’aucune façon aux discours qui n’ont pas leurs racines dans la terre. Comme je ne peux adhérer aux discours qui n’ont pas leurs racines dans le ciel. C’est-à-dire le contact avec la Source mystérieuse de la vie.

L’inconnu est l’ombre de la lumière pure de la conscience. On ne peut le chasser sans se détourner de la Source qui éclaire nos vies. Alors, ce que l’on sait devient un mur, derrière lequel nous ne voyons plus l’horizon infini de la vie.

Qu’ils sont nombreux ceux et celles qui trouvent refuge derrière les murs de leurs savoirs ! Pourtant, le savoir véritable est un pâturage dans un horizon ouvert sur le mystère infini de la vie

La prière est quelque chose de simple. Un élan du coeur vers Dieu. Pour nous, héritiers de la modernité occidentale, la réalité de Dieu n’est pas évidente. D’une certaine façon Dieu est mort dans le processus de naissance de notre culture. Nous pouvons même dire que notre culture est née de la mort de Dieu. C’est d’ailleurs ce à quoi réagissent les fondamentalistes religieux comme si leur vie était en jeu. Ce qui est le cas, d’une certaine façon. Car ce qui est mort, c’est le cadre traditionnel à l’intérieur duquel Dieu était nommé, adoré, prié, honnit et blasphémé. Ce cadre n’existe plus. On ne peut sous-estimer l’enjeu. Nous sommes vraiment au coeur d’un processus historique de transformation profonde de la conscience humaine. Nous traversons un seuil que l’humanité n’a jamais franchi.

Prier, c’est un élan du coeur vers Dieu. Dans la symbolique chrétienne qui nourrit ma spiritualité, Dieu est Père, papa. Il n’est pas un père punitif, mais aimant, miséricordieux. Les abus de cette symbolique sont énormes. On ne peut les ignorer ; mais on ne peut pour cela, se fermer le coeur et l’esprit à la richesse de notre héritage spirituel.

L’expérience du vide peut être une source d’angoisse profonde. Pour certains, elle peut être insupportable. Parce qu’ils ont l’impression de mourrir dans le fond de leur âme. Pour eux, Dieu meurt et eux avec lui. Il ne meurt pas, physiquement, évidemment ; mais leur élan vital risque de s’effondrer avec l’effondrement de leurs croyances. Dans ce contexte, le vide signifie le chaos, la destruction, le nihilisme. Pourtant, le vide métaphysique n’est pas le chaos et encore moins un élan destructeur ou le nihilisme. C’est l’expérience de la condition métaphysique de la conscience humaine. À sa source, la conscience humaine est métaphysique et éthique. Nous pouvons aussi renverser la proposition : les dimensions métaphysique et éthique de l’expérience humaine ont leur Source commune dans la conscience. Laquelle est une présence. Elle n’est jamais quelque chose, et, comme tel, elle ne peut jamais être observée. Elle est la source d’où l’observation émerge, sa condition de possibilité selon l’expression si chère à Kant.

Prier à partir du vide, du rien, du dépouillement radical de l’esprit. C’est là que les mots me manquent. Je suis comme enveloppé dans le silence. J’entends encore comme en écho la prière d’Etty Hillesum du 12 juillet 1942 : « Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne peux rien garantir d’avance. » J’essaie, le mieux que je peux. Ce n’est pas toujours facile. Parce qu’on construit constamment des marches vers le ciel. On aime tellement monter ! Il est tellement pénible parfois de descendre. Pourtant, c’est le chemin, la direction. Monter, descendre, c’est en fait la même chose. Il n’y a vraiment nulle part où aller, que là où nous sommes, à chaque instant. Le devenir n’est pas le tout de la vie, mais le rien ; et le rien est la petite porte qui permet d’aller au tout. Je ne sais comment expliquer cela. Il faut tout donner, tout laisser, car lorsqu’il n’y a plus rien, nous pouvons commencer à prier véritablement. La prière est une forme de respiration de l’âme. Pour prier, il ne faut rien. Si ce n’est de s’établir dans le rien. C’est-à-dire, s’agenouiller. À partir de rien, à genoux, tout est présence.