Un pèlerinage au coeur du vivant

C’est le jour de Pâques.

Les nuages couvrent le ciel comme un manteau de ouates blanches et grises. La petite couche de neige qui est tombée au cours des derniers jours est fondue. Il ne reste que la neige accumulée pour le déneigement. Elle ne restera pas longtemps ; la température est à la hausse. Notre pèlerinage annuel autour du soleil est entré dans la zone printanière. Bientôt, les arbres vont se mettre à bourgeonner, et les nouvelles pousses apparaitre avec leur couleur tendre. Chaque printemps, la nature reprend vie. Nous vivons en elle et, comme elle, avec elle, nous traversons les saisons de notre vie. Notre âme est en pèlerinage autour du soleil intérieur, comme la terre autour du soleil. Nous traversons des saisons froides, d’autres chaudes, parfois accablantes. Il y a des temps d’orages et de tempêtes, suivis de périodes d’accalmies, que l’on croit devoir durer toujours, jusqu’à ce qu’elles se transforment en déserts arides. Puis, un matin, sans prévenir, une brise de tendresse se lève, et vient réconforter notre âme. C’est Pâques.

Pâques n’est pas seulement une date dans un calendrier, ni un rituel pratiqué dans des lieux de culte, qu’une croyance à laquelle nous adhérons ou pas ; ou un rassemblement familiale où l’on donne des cadeaux en chocolat aux enfants. C’est un vent léger qui, sans prévenir, souffle une brise de tendresse sur notre âme inquiète et angoissée, dans son pèlerinage au coeur du vivant.

Joyeuses Pâques !

Sortir de sa coquille

Depuis quelques jours, j’écoute des témoignages de jeunes américains, qui racontent comment ils ont quitté le christianisme à l’intérieur duquel ils sont nés et ont grandi. Ils ont tous grandis dans un monde chrétien fondamentaliste, dont ils ont épousé les valeurs, qui étaient celles de leurs parents et de toutes les personnes autour d’eux. Qu’ont-ils quitté ? La réponse devient claire en les écoutant attentivement. C’est l’enveloppe à l’intérieur de laquelle ils ont grandit qu’ils ont quitté, parce qu’elle ne pouvait plus contenir la vie et lui donner sens, dans le monde d’aujourd’hui. Cette enveloppe, je l’appelle psychosociale. Nous pourrions l’appeler simplement culturel. C’est la même chose pour moi. J’évite l’horrible mot psychosocioculturel, qui engloberait mieux ce que j’essaie de dire. La chrétienté à laquelle ils réfèrent, celles dont ils sont sorties, est une enveloppe totalitaire, donc fermée sur elle-même. La foi, c’est autre chose, mais eux ne font pas la distinction. La seule foi qu’ils ont connue est cette enveloppe culturelle, fermée et trop étroite pour contenir la complexité du monde en évolution. Ils ont passé à travers un processus de déconstruction, au bout duquel ils ont découvert un autre monde plus vaste, plus inclusif, plus vrai, plus proche de la vie. Ils sont passés d’un monde fermé à un monde ouvert. Et ils ont vécue l’expérience comme une libération. du moins, pour ce que j’ai compris. Je me demande, jusqu’où leur formation dans un monde fermé et protecteur, les a aidé à structurer leur personnalité suffisamment pour affronter et surmonter les côtés sombres du monde ouvert et complexe dans lequel nous vivons. Je pense au nihilisme, à l’isolement, à l’insécurité existentielle, à l’incertitude, etc. Ils ont été façonné dans un moule qui est devenu trop serré, mais qui a servit de contenant structurant pour le développement de leur personnalité. Je simplifie beaucoup. Je le sais. Autrement, je ne pourrais écrire. Aucun texte ne peu contenir la complexité de la vie en évolution. Ils peuvent ouvrir des clairières sur le réel, ou fabriquer des enclos pour nous tenir à l’abri. Je préfère les clairières.

Le Christ sans abri le jour de l’an

C’est un nouveau jour. Le ciel est partiellement couvert. Il tombe des gros flocons de neige soufflées par le vent. J’aime me retrouver ici ce matin à écrire sans me soucier de ce que je vais écrire. En fait, je n’en sais rien. C’est cela ma joie. Une petite joie tranquille, comme une petite flamme qui réchauffe par temps froid et éclair dans la nuit noire. La vie est souvent ainsi : froide et noir. Claudel écrivait que Dieu n’est pas venu abolir la souffrance, mais la pénétrer de sa présence. Je ne sais pas si la formulation est bonne ; je la cite de mémoire. Ce qui est certain, c’est qu’elle évoque quelque chose qui m’est très cher dans le christianisme. Quelque chose que je ne trouve pas dans les spiritualités orientales. Cela ne veut pas dire que le christianisme soit meilleur, plus vrai, etc, que les spiritualités orientales. Non ! Ce n’est pas ça du tout. J’ai abandonné l’enveloppe tribale dans laquelle le christianisme m’a été transmis. Comment dire cela ? Ce n’est pas facile. J’ai peine à le penser. J’en ai une connaissance plus intuitive que réfléchie. Quelque chose s’est passée, une transformation profonde que je n’arrive pas à bien saisir. La flamme allumée par le Christ n’est pas morte en moi. Elle est comme une braise. Je souffle un peu dessus pour la maintenir encore vivante. Ce qui a disparu, c’est le manteau culturel qui l’enveloppait. Elle est nue. Beaucoup plus fragile et vulnérable. Pourtant, sa lumière n’a jamais été aussi vive et brulante. Je ne sais comment expliquer cela. Alors, j’en témoigne. C’est ainsi qu’elle vit en moi en cette première journée de l’année 2021.

Noël : sacrement de l’amour incarné

En écrivant, je cherche à faire venir dans la lumière des mots, ce qui depuis toujours est présent en moi. Ce qui est le plus précieux, ce n’est pas quelque chose sur moi, quelque chose qui parle de moi, de mon histoire, mais quelque chose qui irradie de la profondeur de mon être. J’écris cela dans l’aube du matin encore noir : ne pas m’éloigner de la lumière dans laquelle le monde nait, à chaque instant. L’écriture poétique introduit une fêlure dans l’écorce du monde par où la lumière du premier jour nous enveloppe de l’intérieur et irradie vers l’extérieur. Alors, un feu s’allume que rien ne peut plus éteindre. C’est Noël, le sacrement de l’amour incarné.

Présence

Traditionnellement, Noël est la fête du solstice d’hiver, le passage vers la croissance des jours, l’espérance qui s’éveille dans le coeur humain. Noël n’est pas un triomphe, mais une confiance discrète dans l’incertain, planté dans le sol de la vulnérabilité humaine. Joyeux Noël du fond du coeur !

Tableau aquarelle et numérique.

Le sens de Noël

La divinité s’incarne dans la vulnérabilité humaine, c’est à nous d’en prendre soin ; et lorsque nous en prenons soin, nous prenons soin de nous-mêmes. Je vis noël ainsi : Dieu qui vient se révéler dans la vulnérabilité, comme une présence à prendre soin. Dieu a besoin de nous. C’est le sens que j’aime donner à noël : Dieu est présent en nous, et sa présence doit être protégée ; car c’est en elle que nous avons la vie.

Prier à partir du vide

Parler avec Dieu est quelque chose d’étrange, que je ne peux faire à la légère. Je cherche les mots qui ouvrent le dialogue, s’il en est un. Ils partent du coeur, de la peine, de la colère, de l’étonnement de l’esprit, de la joie aussi. Ils partent d’un certain dessaisissement. Un lâcher prise à la frontière du monde. Une parole qui nait du silence. C’est-à-dire, du contact avec la vie réelle. Je ne peux adhérer d’aucune façon aux discours qui n’ont pas leurs racines dans la terre. Comme je ne peux adhérer aux discours qui n’ont pas leurs racines dans le ciel. C’est-à-dire le contact avec la Source mystérieuse de la vie.

L’inconnu est l’ombre de la lumière pure de la conscience. On ne peut le chasser sans se détourner de la Source qui éclaire nos vies. Alors, ce que l’on sait devient un mur, derrière lequel nous ne voyons plus l’horizon infini de la vie.

Qu’ils sont nombreux ceux et celles qui trouvent refuge derrière les murs de leurs savoirs ! Pourtant, le savoir véritable est un pâturage dans un horizon ouvert sur le mystère infini de la vie

La prière est quelque chose de simple. Un élan du coeur vers Dieu. Pour nous, héritiers de la modernité occidentale, la réalité de Dieu n’est pas évidente. D’une certaine façon Dieu est mort dans le processus de naissance de notre culture. Nous pouvons même dire que notre culture est née de la mort de Dieu. C’est d’ailleurs ce à quoi réagissent les fondamentalistes religieux comme si leur vie était en jeu. Ce qui est le cas, d’une certaine façon. Car ce qui est mort, c’est le cadre traditionnel à l’intérieur duquel Dieu était nommé, adoré, prié, honnit et blasphémé. Ce cadre n’existe plus. On ne peut sous-estimer l’enjeu. Nous sommes vraiment au coeur d’un processus historique de transformation profonde de la conscience humaine. Nous traversons un seuil que l’humanité n’a jamais franchi.

Prier, c’est un élan du coeur vers Dieu. Dans la symbolique chrétienne qui nourrit ma spiritualité, Dieu est Père, papa. Il n’est pas un père punitif, mais aimant, miséricordieux. Les abus de cette symbolique sont énormes. On ne peut les ignorer ; mais on ne peut pour cela, se fermer le coeur et l’esprit à la richesse de notre héritage spirituel.

L’expérience du vide peut être une source d’angoisse profonde. Pour certains, elle peut être insupportable. Parce qu’ils ont l’impression de mourrir dans le fond de leur âme. Pour eux, Dieu meurt et eux avec lui. Il ne meurt pas, physiquement, évidemment ; mais leur élan vital risque de s’effondrer avec l’effondrement de leurs croyances. Dans ce contexte, le vide signifie le chaos, la destruction, le nihilisme. Pourtant, le vide métaphysique n’est pas le chaos et encore moins un élan destructeur ou le nihilisme. C’est l’expérience de la condition métaphysique de la conscience humaine. À sa source, la conscience humaine est métaphysique et éthique. Nous pouvons aussi renverser la proposition : les dimensions métaphysique et éthique de l’expérience humaine ont leur Source commune dans la conscience. Laquelle est une présence. Elle n’est jamais quelque chose, et, comme tel, elle ne peut jamais être observée. Elle est la source d’où l’observation émerge, sa condition de possibilité selon l’expression si chère à Kant.

Prier à partir du vide, du rien, du dépouillement radical de l’esprit. C’est là que les mots me manquent. Je suis comme enveloppé dans le silence. J’entends encore comme en écho la prière d’Etty Hillesum du 12 juillet 1942 : « Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne peux rien garantir d’avance. » J’essaie, le mieux que je peux. Ce n’est pas toujours facile. Parce qu’on construit constamment des marches vers le ciel. On aime tellement monter ! Il est tellement pénible parfois de descendre. Pourtant, c’est le chemin, la direction. Monter, descendre, c’est en fait la même chose. Il n’y a vraiment nulle part où aller, que là où nous sommes, à chaque instant. Le devenir n’est pas le tout de la vie, mais le rien ; et le rien est la petite porte qui permet d’aller au tout. Je ne sais comment expliquer cela. Il faut tout donner, tout laisser, car lorsqu’il n’y a plus rien, nous pouvons commencer à prier véritablement. La prière est une forme de respiration de l’âme. Pour prier, il ne faut rien. Si ce n’est de s’établir dans le rien. C’est-à-dire, s’agenouiller. À partir de rien, à genoux, tout est présence.

Le Dieu intérieur

Thérèse a bien compris que Dieu, le ciel, l’au-delà est à l’intérieur d’elle ; c’est très important de bien le comprendre et, surtout, d’en avoir une expérience. C’est cette expérience qui nourrit la foi, Elle conserve la métaphysique de son époque, qui distingue le naturel et le surnaturel. Le surnaturel ayant une existence séparée et plus noble que le naturel ; il est plus haut dans la hiérarchie de l’être. Entre le surnaturel et le naturel, il y a une fracture créée par le péché originel. Ce qui rend la nature humaine fautive et méprisable. Ce qui est fascinant chez Thérèse, c’est qu’elle ne s’arrête pas là ; elle ne reste pas à la surface. Elle plonge dans la profondeur de son être et y découvre la présence de Dieu qui irradie en elle. Une présence qui devient la source à laquelle, elle va boire quotidiennement l’eau vive qui nourrit et guide son âme. Cette présence n’est pas un personnage auquel il faut croire, mais une expérience que l’on peut vivre. L’oraison est la porte vers cette expérience.

Le ciel est à l’intérieur

Est-ce important de comprendre ce qu’est le ciel ? Est-ce important de savoir où se trouve le ciel ? Thérèse pose ces questions à ses soeurs dans le chemin de la perfection. Sa réponse est simple et peut être étonnante, lorsqu’on pense à l’enseignement traditionnel de l’Église : Dieu est à l’intérieur de chacune de vous. Dans la profondeur de notre être il y a une petite porte : la porte du coeur. Il suffit de l’ouvrir pour être chez Dieu. Le paradoxe est que lorsque l’on entre chez Dieu par la petite porte du coeur, on prend conscience que l’on est chez soi ; que notre demeure véritable est avec lui. Lorsque Thérèse écrit que le ciel n’est pas là-haut, mais en dedans, elle renvoie à Augustin qui avait longtemps erré et cherché Dieu à l’extérieur, avant de se rendre compte qu’il était à l’intérieur.

Curieux tout de même que l’Église n’est pas plus centrée son enseignement sur la découverte et l’ouverture de la petite porte du coeur. Peut-être est-ce la chose la plus essentielle dans la spiritualité : comment repérer et ouvrir la petite porte du coeur sur le ciel intérieur où est notre vrai demeure ?

Lorsque l’on a découvert le chemin et ouvert cette porte, une nouvelle vie commence. C’est comme une renaissance. La vie elle-même et le monde ne se transforment pas. C’est notre rapport à la vie et au monde qui change. Nous avons trouvé notre véritable demeure à partir de laquelle nous pouvons désormais vivre et habiter le monde autrement. C’est un changement radical. Notre coeur cherche sa Source, sa demeure, ses racines ; il se cherche. Sa véritable demeure n’est pas l’extériorité de la vie et du monde où il existe. Notre corps a sa demeure dans la vie et la nature qui l’englobe. Nous avons besoin d’oxygène pour respirer, de nourriture afin de nous alimenter et de refuges pour nous abriter. C’est notre demeure terrestre. Notre esprit, lui, est chez lui dans le monde. Il a besoin d’un langage pour communiquer et comprendre le monde qui l’entoure et ce qu’il vit. Avec son langage, il forme des récits qui lui ouvre la fenêtre du temps narratif. Il y fait sa demeure spirituelle ; il habite l’histoire. Pour retenir le temps et se repérer, il pose des piliers. Il a besoin de stabilité et de continuité dans l’histoire. Ce sont les institutions qui les lui procurent. Elles forment le monde dans lequel nous vivons et dans lequel arrivent les nouveaux nés. Nous leur laissons en partant. Le coeur, lui, n’a pas sa demeure véritable ni dans la nature, ni dans le monde. Il a sa demeure dans la profondeur de l’être où se trouve une petite porte secrète. Nous devons la trouver, y pénétrer et nous y installer. C’est le rôle de la spiritualité et de l’éducation de guider et d’accompagner les personnes vers cette porte. Par contre, nous devrons tous la franchir seules, dans le secret de notre coeur.