La discussion qui fait rage chez nos voisins américains sur la liberté d’expression ressemble beaucoup à la discussion sur l’accueil inconditionnel dans le milieu de l’itinérance. C’est une discussion légitime, importante, et qui doit se poursuivre. Elle ne peut être chassée de l’espace publique. Mais elle ne peut être dissociée de la discussion sur la vérité. Parce que la liberté est conditionnée ontologiquement par la vérité. Sans vérité, la liberté n’existe pas ; elle est un leurre. Et lorsque la vérité n’existe pas, la justice ne peut exister non plus. Ces trois principes guides de la conscience humaine sont interdépendants. Si la vérité n’est plus reconnus, la liberté s’effondre, et avec elle la justice. Si la liberté est brimée, la vérité ne peut plus s’exprimer et être reconnue. Alors, la justice s’effondre. Lorsque la justice n’est plus exercée, la liberté et la vérité sont menacées. Ces principes guides de la conscience humaine sont au fondement des sociétés démocratiques. À travers la discussion et les débats publics, les consciences apprennent le difficile discernement du chemin de l’évolution humaine. Lorsque la discussion et les débats sont remplacés par la contrainte et la violence , comme c’est le cas actuellement chez nos voisins américains, c’est que les consciences sont infectées par le mensonge qui couvre et justifie la violence. La recherche sincère de ce qui est vrai et sa reconnaissance, est le chemin vers la liberté vrai qui peut seule conduire vers un monde plus juste. La vérité est le socle de la vie consciente. Sur ce socle repose et la liberté, et la justice, et la vie démocratique. Apprendre l’importance vitale et le discernement de ce qui est vrai, à travers la forêt d’informations dans laquelle notre esprit cherche son chemin, m’apparait aujourd’hui un des devoirs les plus urgents de la formation de la conscience citoyenne dans les sociétés démocratiques contemporaines. Ce n’est pas un chemin facile, mais les autres nous conduisent tous hors du monde démocratique. Ce qui est vrai est le chemin le plus sûr, même lorsque la vérité est très difficile à vivre et à accepter. Ce qui est vrai éclaire le jugement. L’inverse est loin d’être toujours vrai ; le jugement est souvent trompeur. Il doit être guidé par ce qui est vrai. D’où l’importance de rechercher la vérité avec la plus grande sincérité et honnêteté possible. Dans cette recherche s’ouvre l’espace du dialogue à l’intérieur duquel la liberté s’exprime et la justice peut s’exercer.
Le Christ sans abri le jour de l’an
C’est un nouveau jour. Le ciel est partiellement couvert. Il tombe des gros flocons de neige soufflées par le vent. J’aime me retrouver ici ce matin à écrire sans me soucier de ce que je vais écrire. En fait, je n’en sais rien. C’est cela ma joie. Une petite joie tranquille, comme une petite flamme qui réchauffe par temps froid et éclair dans la nuit noire. La vie est souvent ainsi : froide et noir. Claudel écrivait que Dieu n’est pas venu abolir la souffrance, mais la pénétrer de sa présence. Je ne sais pas si la formulation est bonne ; je la cite de mémoire. Ce qui est certain, c’est qu’elle évoque quelque chose qui m’est très cher dans le christianisme. Quelque chose que je ne trouve pas dans les spiritualités orientales. Cela ne veut pas dire que le christianisme soit meilleur, plus vrai, etc, que les spiritualités orientales. Non ! Ce n’est pas ça du tout. J’ai abandonné l’enveloppe tribale dans laquelle le christianisme m’a été transmis. Comment dire cela ? Ce n’est pas facile. J’ai peine à le penser. J’en ai une connaissance plus intuitive que réfléchie. Quelque chose s’est passée, une transformation profonde que je n’arrive pas à bien saisir. La flamme allumée par le Christ n’est pas morte en moi. Elle est comme une braise. Je souffle un peu dessus pour la maintenir encore vivante. Ce qui a disparu, c’est le manteau culturel qui l’enveloppait. Elle est nue. Beaucoup plus fragile et vulnérable. Pourtant, sa lumière n’a jamais été aussi vive et brulante. Je ne sais comment expliquer cela. Alors, j’en témoigne. C’est ainsi qu’elle vit en moi en cette première journée de l’année 2021.
Noël : sacrement de l’amour incarné
En écrivant, je cherche à faire venir dans la lumière des mots, ce qui depuis toujours est présent en moi. Ce qui est le plus précieux, ce n’est pas quelque chose sur moi, quelque chose qui parle de moi, de mon histoire, mais quelque chose qui irradie de la profondeur de mon être. J’écris cela dans l’aube du matin encore noir : ne pas m’éloigner de la lumière dans laquelle le monde nait, à chaque instant. L’écriture poétique introduit une fêlure dans l’écorce du monde par où la lumière du premier jour nous enveloppe de l’intérieur et irradie vers l’extérieur. Alors, un feu s’allume que rien ne peut plus éteindre. C’est Noël, le sacrement de l’amour incarné.
Présence
Traditionnellement, Noël est la fête du solstice d’hiver, le passage vers la croissance des jours, l’espérance qui s’éveille dans le coeur humain. Noël n’est pas un triomphe, mais une confiance discrète dans l’incertain, planté dans le sol de la vulnérabilité humaine. Joyeux Noël du fond du coeur !

Tableau aquarelle et numérique.
Improvisation libre autour d’une tache, et paysage de la Haute Mauricie, Québec, au mois de novembre.

Les Américains ont un rendez-vous difficile avec eux-mêmes et avec l’histoire
La cour suprême des USA a rejeté la poursuite des trumpistes qui essaient désespérément de renverser les résultats des élections. Ce qui s’en vient est très dangereux ; acculé à la défaite, Trump incite de plus en plus clairement ses partisans à la radicalisation et à la violence. Il ne peut et ne veut accepter la défaite. Cela ne s’arrêtera pas avec le départ de Trump de la Maison-Blanche. C’est clair. Le clivage politique ne se situe plus entre les conservateurs et les progressistes ; il ne se situe plus au niveau des politiques internes ou internationales ; il n’est même plus idéologique ; il porte sur la réalité. La nation la plus riche et plus puissante au monde vie une fracture psychotique pour laquelle, il n’y a pas de traitement facile. Il est vraiment difficile de voir comment la démocratie peut encore fonctionner dans ces conditions. Le plus difficile est probablement à venir ? Je ne suis pas américain. Je ne vote pas. Je ne vis pas aux États-Unis ; mais je suis inquiet pour nos voisins du sud, particulièrement pour tous ceux et celles qui vivent les conséquences de ce cancer spirituel. Ils sont de plus en plus nombreux à avoir faim, à ne plus avoir de place où vivre, sans parler des morts dû à la pandémie et tout le reste. Ils sont des millions à être comme possédés par un esprit méfiant, arrogant et malveillant. Je crois que les Américains ont un rendez-vous très difficile avec eux-mêmes et avec l’histoire. La rencontre ne sera pas facile.
Peut-on arrêter le temps ?
Prendre le temps. Arrêter le temps. Peut-on arrêter le temps ? Il y a une dimension de la conscience qui n’est pas captive du temps, du devenir. Cette dimension ne peut être saisie, maitrisée. Elle n’a pas d’existence, comme en ont les choses. Elle n’apparait pas et ne disparait pas. Ce n’est pas non plus une immobilité, au sens de quelque chose de fixe. Ce qui est encore quelque chose. Il est très difficile de sortir des catégories de substances et de processus. Parce que la sortie n’est pas quelque part et ne mène nulle part. Appelons cela Silence, Royaume de Dieu, sainteté, éthique ou simplement présence.
Le sens de Noël
La divinité s’incarne dans la vulnérabilité humaine, c’est à nous d’en prendre soin ; et lorsque nous en prenons soin, nous prenons soin de nous-mêmes. Je vis noël ainsi : Dieu qui vient se révéler dans la vulnérabilité, comme une présence à prendre soin. Dieu a besoin de nous. C’est le sens que j’aime donner à noël : Dieu est présent en nous, et sa présence doit être protégée ; car c’est en elle que nous avons la vie.
Prier à partir du vide
Parler avec Dieu est quelque chose d’étrange, que je ne peux faire à la légère. Je cherche les mots qui ouvrent le dialogue, s’il en est un. Ils partent du coeur, de la peine, de la colère, de l’étonnement de l’esprit, de la joie aussi. Ils partent d’un certain dessaisissement. Un lâcher prise à la frontière du monde. Une parole qui nait du silence. C’est-à-dire, du contact avec la vie réelle. Je ne peux adhérer d’aucune façon aux discours qui n’ont pas leurs racines dans la terre. Comme je ne peux adhérer aux discours qui n’ont pas leurs racines dans le ciel. C’est-à-dire le contact avec la Source mystérieuse de la vie.
L’inconnu est l’ombre de la lumière pure de la conscience. On ne peut le chasser sans se détourner de la Source qui éclaire nos vies. Alors, ce que l’on sait devient un mur, derrière lequel nous ne voyons plus l’horizon infini de la vie.
Qu’ils sont nombreux ceux et celles qui trouvent refuge derrière les murs de leurs savoirs ! Pourtant, le savoir véritable est un pâturage dans un horizon ouvert sur le mystère infini de la vie
La prière est quelque chose de simple. Un élan du coeur vers Dieu. Pour nous, héritiers de la modernité occidentale, la réalité de Dieu n’est pas évidente. D’une certaine façon Dieu est mort dans le processus de naissance de notre culture. Nous pouvons même dire que notre culture est née de la mort de Dieu. C’est d’ailleurs ce à quoi réagissent les fondamentalistes religieux comme si leur vie était en jeu. Ce qui est le cas, d’une certaine façon. Car ce qui est mort, c’est le cadre traditionnel à l’intérieur duquel Dieu était nommé, adoré, prié, honnit et blasphémé. Ce cadre n’existe plus. On ne peut sous-estimer l’enjeu. Nous sommes vraiment au coeur d’un processus historique de transformation profonde de la conscience humaine. Nous traversons un seuil que l’humanité n’a jamais franchi.
Prier, c’est un élan du coeur vers Dieu. Dans la symbolique chrétienne qui nourrit ma spiritualité, Dieu est Père, papa. Il n’est pas un père punitif, mais aimant, miséricordieux. Les abus de cette symbolique sont énormes. On ne peut les ignorer ; mais on ne peut pour cela, se fermer le coeur et l’esprit à la richesse de notre héritage spirituel.
L’expérience du vide peut être une source d’angoisse profonde. Pour certains, elle peut être insupportable. Parce qu’ils ont l’impression de mourrir dans le fond de leur âme. Pour eux, Dieu meurt et eux avec lui. Il ne meurt pas, physiquement, évidemment ; mais leur élan vital risque de s’effondrer avec l’effondrement de leurs croyances. Dans ce contexte, le vide signifie le chaos, la destruction, le nihilisme. Pourtant, le vide métaphysique n’est pas le chaos et encore moins un élan destructeur ou le nihilisme. C’est l’expérience de la condition métaphysique de la conscience humaine. À sa source, la conscience humaine est métaphysique et éthique. Nous pouvons aussi renverser la proposition : les dimensions métaphysique et éthique de l’expérience humaine ont leur Source commune dans la conscience. Laquelle est une présence. Elle n’est jamais quelque chose, et, comme tel, elle ne peut jamais être observée. Elle est la source d’où l’observation émerge, sa condition de possibilité selon l’expression si chère à Kant.
Prier à partir du vide, du rien, du dépouillement radical de l’esprit. C’est là que les mots me manquent. Je suis comme enveloppé dans le silence. J’entends encore comme en écho la prière d’Etty Hillesum du 12 juillet 1942 : « Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne peux rien garantir d’avance. » J’essaie, le mieux que je peux. Ce n’est pas toujours facile. Parce qu’on construit constamment des marches vers le ciel. On aime tellement monter ! Il est tellement pénible parfois de descendre. Pourtant, c’est le chemin, la direction. Monter, descendre, c’est en fait la même chose. Il n’y a vraiment nulle part où aller, que là où nous sommes, à chaque instant. Le devenir n’est pas le tout de la vie, mais le rien ; et le rien est la petite porte qui permet d’aller au tout. Je ne sais comment expliquer cela. Il faut tout donner, tout laisser, car lorsqu’il n’y a plus rien, nous pouvons commencer à prier véritablement. La prière est une forme de respiration de l’âme. Pour prier, il ne faut rien. Si ce n’est de s’établir dans le rien. C’est-à-dire, s’agenouiller. À partir de rien, à genoux, tout est présence.
La vie contemplative
Revenir chez soi, revenir à l’intention, à la conscience. Pour cela, entrer dans le silence, entrer dans la présence, entrer dans l’amour source, entrer dans la compréhension. Toutes ces expressions disent la même chose.
Il fut un temps où je cherchais la lumière dans le savoir, dans les théories, dans les mots. Je cherchais la matrice, la totalité, l’englobant. À vrais dire, j’ai cru souvent l’avoir trouvé. Cela durait un temps, quelques années, puis quelques mois, puis quelques semaines, puis quelques jours, puis, un jour, j’ai « vu » au-delà des mots. Je n’avais plus vraiment besoin de m’accrocher aux mots, aux théories, comme s’ils étaient la réalité sous mes pieds. La réalité sous mes pieds est au-delà des mots qui à la fois la désigne et la recouvre, comme un vêtement.
Tranquillement, quelque chose s’est apaisé. Une porte s’est ouverte sur l’au-delà du monde. Cet au-delà du monde n’est pas situé ailleurs, dans un autre espace/temps que celui que nous habitons tous. C’est un au-delà immanent au monde que nous habitons. Le monde tissé de langage que nous habitons n’est pas une totalité qui nous englobe et dans laquelle nous sommes irrémédiablement enfermés. Il y a des portes et des chemins de sortie qui nous ramènent au coeur du vivant, au centre de notre pouvoir être. Ces portes et ces chemins nous les cherchons tous. Ce sont les portes et les chemins de sagesse, d’éveil et de salut. Tous ces mots désignent cette sortie paradoxale du monde clos. Nous avons collectivement compris qu’il y a un au-delà des mots, une compréhension plus profonde d’où émane la lumière qui éclaire le sens de la vie de l’intérieur. Nous n’avons pas à le chercher.
Lorsque cette sortie du monde clos s’opère, Une transformation s’amorce. La lumière ne vient plus des mots. Nous sommes la lumière dans laquelle les mots prennent sens et recouvre la réalité de leur manteau et lui donne forme pour la conscience incarnée. Alors, la vie contemplative peut commencer.