L’envers du jour

J’ai été fatigué toute la journée. Je suis tout de même allé marcher à l’extérieur avant le souper. L’air était froid. Beaucoup de choses arrivent dans une journée. Certaines sont réjouissantes, d’autres frustrantes. Les unes comme les autres, j’essaie de les cueillir, comme on cueille des fleurs, et je les laisse partir comme des oiseaux dans le ciel. Ce n’est pas de l’indifférence. Non ! C’est autre chose ; quelque chose qui enveloppe la vie de sa présence. On ne peut choisir le fond des choses ; il nous est donné entouré de mystère. La nuit est l’envers du jour. Ils sont inséparables. Il n’y a d’autre choix que le consentement à ce qui est vrai dans toute sa nudité et sa dureté, pour ouvrir la fenêtre du coeur et de l’esprit sur une liberté aventureuse et joyeuse, malgré tout, avec tout.

Le Christ sans abri le jour de l’an

C’est un nouveau jour. Le ciel est partiellement couvert. Il tombe des gros flocons de neige soufflées par le vent. J’aime me retrouver ici ce matin à écrire sans me soucier de ce que je vais écrire. En fait, je n’en sais rien. C’est cela ma joie. Une petite joie tranquille, comme une petite flamme qui réchauffe par temps froid et éclair dans la nuit noire. La vie est souvent ainsi : froide et noir. Claudel écrivait que Dieu n’est pas venu abolir la souffrance, mais la pénétrer de sa présence. Je ne sais pas si la formulation est bonne ; je la cite de mémoire. Ce qui est certain, c’est qu’elle évoque quelque chose qui m’est très cher dans le christianisme. Quelque chose que je ne trouve pas dans les spiritualités orientales. Cela ne veut pas dire que le christianisme soit meilleur, plus vrai, etc, que les spiritualités orientales. Non ! Ce n’est pas ça du tout. J’ai abandonné l’enveloppe tribale dans laquelle le christianisme m’a été transmis. Comment dire cela ? Ce n’est pas facile. J’ai peine à le penser. J’en ai une connaissance plus intuitive que réfléchie. Quelque chose s’est passée, une transformation profonde que je n’arrive pas à bien saisir. La flamme allumée par le Christ n’est pas morte en moi. Elle est comme une braise. Je souffle un peu dessus pour la maintenir encore vivante. Ce qui a disparu, c’est le manteau culturel qui l’enveloppait. Elle est nue. Beaucoup plus fragile et vulnérable. Pourtant, sa lumière n’a jamais été aussi vive et brulante. Je ne sais comment expliquer cela. Alors, j’en témoigne. C’est ainsi qu’elle vit en moi en cette première journée de l’année 2021.

Noël : sacrement de l’amour incarné

En écrivant, je cherche à faire venir dans la lumière des mots, ce qui depuis toujours est présent en moi. Ce qui est le plus précieux, ce n’est pas quelque chose sur moi, quelque chose qui parle de moi, de mon histoire, mais quelque chose qui irradie de la profondeur de mon être. J’écris cela dans l’aube du matin encore noir : ne pas m’éloigner de la lumière dans laquelle le monde nait, à chaque instant. L’écriture poétique introduit une fêlure dans l’écorce du monde par où la lumière du premier jour nous enveloppe de l’intérieur et irradie vers l’extérieur. Alors, un feu s’allume que rien ne peut plus éteindre. C’est Noël, le sacrement de l’amour incarné.

Peut-on arrêter le temps ?

Prendre le temps. Arrêter le temps. Peut-on arrêter le temps ? Il y a une dimension de la conscience qui n’est pas captive du temps, du devenir. Cette dimension ne peut être saisie, maitrisée. Elle n’a pas d’existence, comme en ont les choses. Elle n’apparait pas et ne disparait pas. Ce n’est pas non plus une immobilité, au sens de quelque chose de fixe. Ce qui est encore quelque chose. Il est très difficile de sortir des catégories de substances et de processus. Parce que la sortie n’est pas quelque part et ne mène nulle part. Appelons cela Silence, Royaume de Dieu, sainteté, éthique ou simplement présence.

Le sens de Noël

La divinité s’incarne dans la vulnérabilité humaine, c’est à nous d’en prendre soin ; et lorsque nous en prenons soin, nous prenons soin de nous-mêmes. Je vis noël ainsi : Dieu qui vient se révéler dans la vulnérabilité, comme une présence à prendre soin. Dieu a besoin de nous. C’est le sens que j’aime donner à noël : Dieu est présent en nous, et sa présence doit être protégée ; car c’est en elle que nous avons la vie.

Prier à partir du vide

Parler avec Dieu est quelque chose d’étrange, que je ne peux faire à la légère. Je cherche les mots qui ouvrent le dialogue, s’il en est un. Ils partent du coeur, de la peine, de la colère, de l’étonnement de l’esprit, de la joie aussi. Ils partent d’un certain dessaisissement. Un lâcher prise à la frontière du monde. Une parole qui nait du silence. C’est-à-dire, du contact avec la vie réelle. Je ne peux adhérer d’aucune façon aux discours qui n’ont pas leurs racines dans la terre. Comme je ne peux adhérer aux discours qui n’ont pas leurs racines dans le ciel. C’est-à-dire le contact avec la Source mystérieuse de la vie.

L’inconnu est l’ombre de la lumière pure de la conscience. On ne peut le chasser sans se détourner de la Source qui éclaire nos vies. Alors, ce que l’on sait devient un mur, derrière lequel nous ne voyons plus l’horizon infini de la vie.

Qu’ils sont nombreux ceux et celles qui trouvent refuge derrière les murs de leurs savoirs ! Pourtant, le savoir véritable est un pâturage dans un horizon ouvert sur le mystère infini de la vie

La prière est quelque chose de simple. Un élan du coeur vers Dieu. Pour nous, héritiers de la modernité occidentale, la réalité de Dieu n’est pas évidente. D’une certaine façon Dieu est mort dans le processus de naissance de notre culture. Nous pouvons même dire que notre culture est née de la mort de Dieu. C’est d’ailleurs ce à quoi réagissent les fondamentalistes religieux comme si leur vie était en jeu. Ce qui est le cas, d’une certaine façon. Car ce qui est mort, c’est le cadre traditionnel à l’intérieur duquel Dieu était nommé, adoré, prié, honnit et blasphémé. Ce cadre n’existe plus. On ne peut sous-estimer l’enjeu. Nous sommes vraiment au coeur d’un processus historique de transformation profonde de la conscience humaine. Nous traversons un seuil que l’humanité n’a jamais franchi.

Prier, c’est un élan du coeur vers Dieu. Dans la symbolique chrétienne qui nourrit ma spiritualité, Dieu est Père, papa. Il n’est pas un père punitif, mais aimant, miséricordieux. Les abus de cette symbolique sont énormes. On ne peut les ignorer ; mais on ne peut pour cela, se fermer le coeur et l’esprit à la richesse de notre héritage spirituel.

L’expérience du vide peut être une source d’angoisse profonde. Pour certains, elle peut être insupportable. Parce qu’ils ont l’impression de mourrir dans le fond de leur âme. Pour eux, Dieu meurt et eux avec lui. Il ne meurt pas, physiquement, évidemment ; mais leur élan vital risque de s’effondrer avec l’effondrement de leurs croyances. Dans ce contexte, le vide signifie le chaos, la destruction, le nihilisme. Pourtant, le vide métaphysique n’est pas le chaos et encore moins un élan destructeur ou le nihilisme. C’est l’expérience de la condition métaphysique de la conscience humaine. À sa source, la conscience humaine est métaphysique et éthique. Nous pouvons aussi renverser la proposition : les dimensions métaphysique et éthique de l’expérience humaine ont leur Source commune dans la conscience. Laquelle est une présence. Elle n’est jamais quelque chose, et, comme tel, elle ne peut jamais être observée. Elle est la source d’où l’observation émerge, sa condition de possibilité selon l’expression si chère à Kant.

Prier à partir du vide, du rien, du dépouillement radical de l’esprit. C’est là que les mots me manquent. Je suis comme enveloppé dans le silence. J’entends encore comme en écho la prière d’Etty Hillesum du 12 juillet 1942 : « Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne peux rien garantir d’avance. » J’essaie, le mieux que je peux. Ce n’est pas toujours facile. Parce qu’on construit constamment des marches vers le ciel. On aime tellement monter ! Il est tellement pénible parfois de descendre. Pourtant, c’est le chemin, la direction. Monter, descendre, c’est en fait la même chose. Il n’y a vraiment nulle part où aller, que là où nous sommes, à chaque instant. Le devenir n’est pas le tout de la vie, mais le rien ; et le rien est la petite porte qui permet d’aller au tout. Je ne sais comment expliquer cela. Il faut tout donner, tout laisser, car lorsqu’il n’y a plus rien, nous pouvons commencer à prier véritablement. La prière est une forme de respiration de l’âme. Pour prier, il ne faut rien. Si ce n’est de s’établir dans le rien. C’est-à-dire, s’agenouiller. À partir de rien, à genoux, tout est présence.

La vie contemplative

Revenir chez soi, revenir à l’intention, à la conscience. Pour cela, entrer dans le silence, entrer dans la présence, entrer dans l’amour source, entrer dans la compréhension. Toutes ces expressions disent la même chose.

Il fut un temps où je cherchais la lumière dans le savoir, dans les théories, dans les mots. Je cherchais la matrice, la totalité, l’englobant. À vrais dire, j’ai cru souvent l’avoir trouvé. Cela durait un temps, quelques années, puis quelques mois, puis quelques semaines, puis quelques jours, puis, un jour, j’ai « vu » au-delà des mots. Je n’avais plus vraiment besoin de m’accrocher aux mots, aux théories, comme s’ils étaient la réalité sous mes pieds. La réalité sous mes pieds est au-delà des mots qui à la fois la désigne et la recouvre, comme un vêtement.

Tranquillement, quelque chose s’est apaisé. Une porte s’est ouverte sur l’au-delà du monde. Cet au-delà du monde n’est pas situé ailleurs, dans un autre espace/temps que celui que nous habitons tous. C’est un au-delà immanent au monde que nous habitons. Le monde tissé de langage que nous habitons n’est pas une totalité qui nous englobe et dans laquelle nous sommes irrémédiablement enfermés. Il y a des portes et des chemins de sortie qui nous ramènent au coeur du vivant, au centre de notre pouvoir être. Ces portes et ces chemins nous les cherchons tous. Ce sont les portes et les chemins de sagesse, d’éveil et de salut. Tous ces mots désignent cette sortie paradoxale du monde clos. Nous avons collectivement compris qu’il y a un au-delà des mots, une compréhension plus profonde d’où émane la lumière qui éclaire le sens de la vie de l’intérieur. Nous n’avons pas à le chercher.

Lorsque cette sortie du monde clos s’opère, Une transformation s’amorce. La lumière ne vient plus des mots. Nous sommes la lumière dans laquelle les mots prennent sens et recouvre la réalité de leur manteau et lui donne forme pour la conscience incarnée. Alors, la vie contemplative peut commencer.

Bonjour, c’est un nouveau jour qui commence.

Il m’arrive d’être tellement absorbé par mes petits projets réels ou imaginaires que j’oublie totalement la vie et le monde autour de moi. Je suis comme en transe. Une sorte de rêve éveillé. Alors, à chaque matin, au réveil, je prends le temps de regarder autour de moi, de respirer profondément et goûter la vie qui m’est donnée de vivre. Je ferme les yeux et lui dit bonjour du fond du coeur. C’est un nouveau jour qui commence.

Petite promenade à vélo

Je suis allé à vélo faire des courses cet après-midi. J’ai encore des petits travaux à effectuer. Faire du vélo dans le froid est un bonheur. J’aime mieux rouler l’automne et le printemps que l’été, lorsqu’il fait chaud. Les températures froides me conviennent très bien. C’est curieux, car je craignais les froids lorsque j’ai recommencé à faire du vélo. Mes craintes n’étaient pas justifiées, comme c’est souvent le cas. Il ne faut pas croire les pensées qui nous viennent spontanément à l’esprit. Je ne dis pas qu’il faut les ignorer ; parfois, elles sont justes, mais souvent elles déforment la réalité, soit en positif soit en négatif. Il vaut mieux ne pas les croire sans un examen sérieux. C’est ce que j’essaie de faire quotidiennement depuis plusieurs années. Les pensées qui me viennent automatiquement sont souvent le reflet de mes états d’âmes du moment et de la condition dans laquelle je me trouve. Elles ne correspondent pas nécessairement à la réalité ; elles sont réelles, mais pas nécessairement vrai. J’ai appris à les observer avec une certaine distance et curiosité. J’essaie de comprendre ce qu’elles veulent me dire. Ce n’est pas toujours facile ; car elles parlent un langage émotionnel primaire, chargé de blâmes, de récriminations, d’envies, de jalousies, de ressentiments, etc. Elles exagèrent constamment ; et plus elles s’expriment avec force et certitude, plus elles cachent la peur et le doute. J’essaie d’être attentif à ce qui se cache derrière, à ce qui est vivant, aux besoins dont je peux prendre l’entière responsabilité. Parfois, ça se fait très rapidement. J’arrête. Je tourne mon attention vers ce que je vis. J’écoute avec empathie les pensées qui me viennent à l’esprit, et je me connecte à l’énergie des besoins. La transformation s’effectue presque instantanément. D’autres fois, cela peut prendre quelques heures, une journée ou même quelques jours, rarement plus. Lorsque j’entre dans la brume et que le brouillard s’épaissit, je m’arrête, le temps de faire une éclaircie. Lorsque le chemin redevient suffisamment clair, je peux repartir. Évidemment, je ne vais nulle part littéralement. Ce sont des petites passerelles que la pensée bricole pour rejoindre et s’accorder à l’énergie de la vie à l’intérieur et autour de moi. Ce travail de la pensée est fondée sur l’intention de prendre soin de la vie, le mieux que je peux. J’ai fait ce choix, il y a longtemps déjà. Il guide mes actions et donne un sens à ma vie, au-delà des échecs et des réussites de l’existence. Il m’apaise et me procure une satisfaction profonde qui s’approche du bonheur de vivre sans autres raisons que la vie elle-même.

Pourquoi j’écris ?

J’écris depuis plusieurs années déjà. Pas à tous les jours, mais presque. Parfois, plusieurs heures par jour, parfois quelques minutes. Je ne suis pas un écrivain, mais un écrivant. C’est-à-dire, quelqu’un qui écrit, comme quelqu’un fait du ski, sans prétendre être un skieur professionnel. J’espère qu’il n’y a aucune prétention dans mon écriture autre que le bonheur d’écrire et le souci d’être vrai et le plus juste possible. Bref, je fais de mon mieux. Je ne peux pas dire que je suis indifférent aux regards des autres. Qui peut vraiment le prétendre ? Je ne le prétends pas. Par contre, je n’écris pas pour plaire, afin de convaincre, dans le but de provoquer et encore moins pour la réussite avec tout ce qui peut s’y rattacher. Non, j’écris pour quelque chose d’à la fois très intime et très commun. J’écris pour faire venir à la lumière de ma conscience l’expérience humaine qui m’est donnée de vivre à chaque jour. Je ne cherche pas ainsi à comprendre ce que je vis, mais à m’approcher du mystère que représente la conscience que j’ai de vivre. Je n’écris pas pour saisir la vie, mais pour aller à sa rencontre.