Je n’écrirai rien aujourd’hui sur ce blogue. Je vais garder le silence pour honorer le courage de ceux et celles qui, en Ukraine, doivent affronter seules le déchainement de la violence et le mépris du droit, pour préserver l’intégrité et la dignité de leur vie.
Catégorie : Politique, société et fractures
Les traditions spirituelles : des passerelles vers la présence
Les grandes traditions spirituelles sont pour moi des passerelles qui assurent la transmission de l’expérience vers la présence et l’ouverture vers le futur. Elles me procurent un sens de la continuité dans un monde en constante transformation. Je ne suis pas attaché aux formes extérieures des traditions, comme les rites, les croyances, les doctrines, les morales, etc. C’est l’expérience spirituelle vivante qu’elles peuvent transmettre qui est très précieuse. Je sais qu’il n’est pas facile de distinguer la forme du contenu de l’expérience spirituelle. Ils sont si intimement intriqués. Comment pouvons-nous les séparer, sans dénaturer l’expérience ? En fait, c’est la seule façon de rendre l’expérience vivante et transmissible d’un contexte culturel à l’autre, d’une époque à l’autre. Autrement, nous restons accrochés à des cadres de références culturels qui nous aliènent du monde dans lequel nous vivons. Je crois que c’est ce que vit une grande partie de la population américaine, qui trouve refuge dans le fondamentalisme religieux. Ils ont créé une passerelle qui n’est pas enracinée dans le présent de la culture. La transmission de l’expérience, même si elle peut être vécue profondément et sincèrement, les place en porte-à-faux avec le monde dans lequel ils vivent. Ils ont alors deux voies qui s’ouvrent devant eux : le retrait de la vie spirituelle dans un enclos privé, sans communication directe avec le monde extérieur, ou l’engagement dans la sphère politique pour essayer de changer le monde et le rendre conforme à leur cadre de référence spirituel. Les témoins de Jéhovah ont choisi la première voie. Alors que les évangéliques et un mouvement catholique traditionaliste ont opté pour la seconde. Les premiers mènent leur vie dans une sorte de marginalité au sein de la société et préfèrent de loin être absents de la sphère publique. Les seconds sont en quête de pouvoir. Radicalisés, ils peuvent devenir extrêmement dangereux. La dimension spirituelle de la religion est totalement ignorée et écartée. La religion n’est plus qu’une idéologie au service du pouvoir. Elle lui procure sa justification et son fondement ultime. Le groupe américain « Life » est fortement engagé sur cette voie.
L’autre soif
Être sans enclos, en lien direct avec la réalité. Cela peut être insupportable. Ce n’est pas mauvais en soi de se mettre à l’abri des aspects les plus durs de la réalité. Parfois, il faut le faire simplement pour survivre. Nous sommes fragiles et vulnérables. Il peut être bon de s’appuyer lorsque la douleur physique et morale n’est plus supportable. Mais il faut bien essayer d’apprendre à marcher par soi-même si on le peut. Quelque chose en nous veut grandir. Quelque chose a soif d’être. Une soif qu’aucune possession ne peut rassasier. Nous accouchons de nous mêmes à travers les épreuves et les catastrophes qui nous arrivent. C’est comme des enveloppes protectrices qu’on laisse tomber. Certains n’y parviennent pas vraiment. Ils meurent avant de naitre. Soit étranglés par le malheur qui les étouffe, ou asphyxié dans l’enveloppe de la réussite, de la richesse et de la gloire. Pour respirer librement, il faut autre chose que la réussite. Quelque chose que le monde ne peut donner, sans lequel le monde devient un milieu hostile irrespirable.
Sortir de sa coquille
Depuis quelques jours, j’écoute des témoignages de jeunes américains, qui racontent comment ils ont quitté le christianisme à l’intérieur duquel ils sont nés et ont grandi. Ils ont tous grandis dans un monde chrétien fondamentaliste, dont ils ont épousé les valeurs, qui étaient celles de leurs parents et de toutes les personnes autour d’eux. Qu’ont-ils quitté ? La réponse devient claire en les écoutant attentivement. C’est l’enveloppe à l’intérieur de laquelle ils ont grandit qu’ils ont quitté, parce qu’elle ne pouvait plus contenir la vie et lui donner sens, dans le monde d’aujourd’hui. Cette enveloppe, je l’appelle psychosociale. Nous pourrions l’appeler simplement culturel. C’est la même chose pour moi. J’évite l’horrible mot psychosocioculturel, qui engloberait mieux ce que j’essaie de dire. La chrétienté à laquelle ils réfèrent, celles dont ils sont sorties, est une enveloppe totalitaire, donc fermée sur elle-même. La foi, c’est autre chose, mais eux ne font pas la distinction. La seule foi qu’ils ont connue est cette enveloppe culturelle, fermée et trop étroite pour contenir la complexité du monde en évolution. Ils ont passé à travers un processus de déconstruction, au bout duquel ils ont découvert un autre monde plus vaste, plus inclusif, plus vrai, plus proche de la vie. Ils sont passés d’un monde fermé à un monde ouvert. Et ils ont vécue l’expérience comme une libération. du moins, pour ce que j’ai compris. Je me demande, jusqu’où leur formation dans un monde fermé et protecteur, les a aidé à structurer leur personnalité suffisamment pour affronter et surmonter les côtés sombres du monde ouvert et complexe dans lequel nous vivons. Je pense au nihilisme, à l’isolement, à l’insécurité existentielle, à l’incertitude, etc. Ils ont été façonné dans un moule qui est devenu trop serré, mais qui a servit de contenant structurant pour le développement de leur personnalité. Je simplifie beaucoup. Je le sais. Autrement, je ne pourrais écrire. Aucun texte ne peu contenir la complexité de la vie en évolution. Ils peuvent ouvrir des clairières sur le réel, ou fabriquer des enclos pour nous tenir à l’abri. Je préfère les clairières.
Perdue, seule et vulnérable dans la rue à Montréal

La banalité du mal, encore et toujours présente.
Le ciel est couvert ce matin. La banalité du mal. J’en ai vu une image hier en regardant les entrevues de Mike Mulvany (ex-directeur de cabinet du président.)a données sur les chaines nationales américaines (Fox et NBC). Un homme intelligent, posé, avec une grande expérience de la politique et du fonctionnement de l’État, justifier « rationellement » son engagement avec Trump. Il y aurait selon lui le Trump avant les élections, et le Trump après les élections. « Je ne pouvais pas voir ce qui allait arriver ; Trump était tellement différent à l’époque, bien différent de l’image qu’il pouvait donner à l’écran. » Certes, il essaie de préserver son image d’homme qui gouverne sa vie avec une intégrité morale, mais il ne peut effacer le fait que la conduite de Trump était hautement problématique depuis le début, avant même de se présenter à la présidence. Tous le savaient. Même les enfants le savaient. Mais quelque chose empêchait Mike Mulvany de le voir. Et ce quelque chose est là, encore aujourd’hui. Il célèbre les succès des politiques de Trump, lorsque lui, Mulvany, était là. Il ne semble pas se rendre compte que même si on reconnaissait le « succès » de ces politiques, ça ne pourrait jamais servir d’excuse pour tous les mensonges qui l’ont accompagné. Ces mensonges ont empoisonné l’âme américaine de millions de citoyens. L’autre argument qu’il utilise, c’est que les démocrates n’aiment pas Trump. Ils le détestent. C’est ce qui les aurait motivés durant les quatre années de sa présidence. Trump est une victime. C’est encore une fausse justification. Trump représente un réel danger pour les institutions démocratiques, l’ensemble de la société américaine et le monde. Il ne s’agit pas d’aimer, ou de détester le personnage, mais d’honorer et protéger les valeurs qui sous-tendent la vie démocratique, la vérité, la liberté et la justice, indissociablement. Ces valeurs fondatrices des sociétés démocratiques ne peuvent être confondues avec les idéologies conservatrice, libérale et progressiste qui sont constamment en batailles dans l’arène politique. Ces tensions et batailles politiques sont possibles et saines uniquement dans une adhésion commune aux valeurs qui fondent les sociétés démocratiques depuis l’aube des temps modernes : la vérité, la liberté et la justice, indissociablement. Le monde démocratique est un monde continuellement en tension et en bataille, c’est-à-dire en discussion. Rompre avec la vérité, c’est rompre avec la liberté, et sans liberté, il n’y a plus de discussion possible. Hors de la discussion balisée par la vérité, nous sortons de la démocratie et entrons dans un monde gouverné par un pouvoir autoritaire et violent. Il n’y a pas d’alternative pacifique à la démocratie, aussi difficile et décevante soit-elle.
La vérité et la conscience citoyenne
La discussion qui fait rage chez nos voisins américains sur la liberté d’expression ressemble beaucoup à la discussion sur l’accueil inconditionnel dans le milieu de l’itinérance. C’est une discussion légitime, importante, et qui doit se poursuivre. Elle ne peut être chassée de l’espace publique. Mais elle ne peut être dissociée de la discussion sur la vérité. Parce que la liberté est conditionnée ontologiquement par la vérité. Sans vérité, la liberté n’existe pas ; elle est un leurre. Et lorsque la vérité n’existe pas, la justice ne peut exister non plus. Ces trois principes guides de la conscience humaine sont interdépendants. Si la vérité n’est plus reconnus, la liberté s’effondre, et avec elle la justice. Si la liberté est brimée, la vérité ne peut plus s’exprimer et être reconnue. Alors, la justice s’effondre. Lorsque la justice n’est plus exercée, la liberté et la vérité sont menacées. Ces principes guides de la conscience humaine sont au fondement des sociétés démocratiques. À travers la discussion et les débats publics, les consciences apprennent le difficile discernement du chemin de l’évolution humaine. Lorsque la discussion et les débats sont remplacés par la contrainte et la violence , comme c’est le cas actuellement chez nos voisins américains, c’est que les consciences sont infectées par le mensonge qui couvre et justifie la violence. La recherche sincère de ce qui est vrai et sa reconnaissance, est le chemin vers la liberté vrai qui peut seule conduire vers un monde plus juste. La vérité est le socle de la vie consciente. Sur ce socle repose et la liberté, et la justice, et la vie démocratique. Apprendre l’importance vitale et le discernement de ce qui est vrai, à travers la forêt d’informations dans laquelle notre esprit cherche son chemin, m’apparait aujourd’hui un des devoirs les plus urgents de la formation de la conscience citoyenne dans les sociétés démocratiques contemporaines. Ce n’est pas un chemin facile, mais les autres nous conduisent tous hors du monde démocratique. Ce qui est vrai est le chemin le plus sûr, même lorsque la vérité est très difficile à vivre et à accepter. Ce qui est vrai éclaire le jugement. L’inverse est loin d’être toujours vrai ; le jugement est souvent trompeur. Il doit être guidé par ce qui est vrai. D’où l’importance de rechercher la vérité avec la plus grande sincérité et honnêteté possible. Dans cette recherche s’ouvre l’espace du dialogue à l’intérieur duquel la liberté s’exprime et la justice peut s’exercer.
Les Américains ont un rendez-vous difficile avec eux-mêmes et avec l’histoire
La cour suprême des USA a rejeté la poursuite des trumpistes qui essaient désespérément de renverser les résultats des élections. Ce qui s’en vient est très dangereux ; acculé à la défaite, Trump incite de plus en plus clairement ses partisans à la radicalisation et à la violence. Il ne peut et ne veut accepter la défaite. Cela ne s’arrêtera pas avec le départ de Trump de la Maison-Blanche. C’est clair. Le clivage politique ne se situe plus entre les conservateurs et les progressistes ; il ne se situe plus au niveau des politiques internes ou internationales ; il n’est même plus idéologique ; il porte sur la réalité. La nation la plus riche et plus puissante au monde vie une fracture psychotique pour laquelle, il n’y a pas de traitement facile. Il est vraiment difficile de voir comment la démocratie peut encore fonctionner dans ces conditions. Le plus difficile est probablement à venir ? Je ne suis pas américain. Je ne vote pas. Je ne vis pas aux États-Unis ; mais je suis inquiet pour nos voisins du sud, particulièrement pour tous ceux et celles qui vivent les conséquences de ce cancer spirituel. Ils sont de plus en plus nombreux à avoir faim, à ne plus avoir de place où vivre, sans parler des morts dû à la pandémie et tout le reste. Ils sont des millions à être comme possédés par un esprit méfiant, arrogant et malveillant. Je crois que les Américains ont un rendez-vous très difficile avec eux-mêmes et avec l’histoire. La rencontre ne sera pas facile.
Un phénomène social troublant
Je suis toujours dans l’intrigue troublante que représente le Trumpisme. Il y a là une expérience humaine très importante. J’essaie de comprendre ce qui arrive. On peut dire beaucoup de choses qui sont justes, mais qui ne m’intéressent pas vraiment : la personnalité de Trump, la complicité et l’hypocrisie des politiciens républicains. Tout cela est extérieur. J’ai observé chez Trump et ses partisans les plus chauds, un appétit pour croire et défendent férocement les pensées qui leur viennent à l’esprit, sans se demander si elles sont vraies. Cette question est comme exclue de leur pensée. Alors, si ce n’est pas la vérité qui guide la pensée, qu’est-ce que c’est ? Difficile de répondre. Ce qui est certain, c’est que cette pensée flotte à la surface du monde, sans vraiment l’éclairer ; elle crée plutôt une brume plus ou moins épaisse. Les Trumpistes vivent dans cette brume et s’y sentent en sécurité. Ils se sentent proches les uns des autres, une sorte de famille affective. Ce que plusieurs semblent manquer désespérément ; suspendus au-dessus du vide, leur esprit s’agrippe à des croyances qui donnent un sens à leur vie. Que ces croyances soient vraies n’a pas vraiment d’importance. En fait, pour eux, elles sont vraies, parce qu’ils y croient et que ceux qui les entourent y croient aussi. Tout ce qui est extérieur au groupe apparait comme une menace à l’identité psychosociale fragile des membres du groupe. Le Trumpisme est un mouvement sectaire. Trump est le leader de la secte. Ils sont plusieurs millions dans cette étrange affiliation politique aux frontières poreuses.
Peur, méfiance et pouvoir
Trump est à la tête d’un mouvement extrêmement dangereux qu’il nourrit. Nos voisins sont divisés. Nous le savons, mais l’élection de Trump a creusé cette fracture jusqu’au coeur des institutions qui incarnent les valeurs de la démocratie. Il y a une frange de plus en plus importante de la population qui croit être victime d’un groupe d’élites (démocrates) qui contrôle les institutions (deep state), et qui travaillent contre eux en secret. Les médias nationaux ne sont qu’une couverture, derrière laquelle se trame en coulisse le vrai pouvoir. Il faut se méfier d’eux et surtout, ne rien croire de ce qu’ils disent. Jusqu’où Trump lui-même est parti prenante de cet esprit paranoïaque ? Jusqu’à maintenant, je croyais qu’il était en dehors de tout ça ; mais jouait le jeu pour le pouvoir. J’en suis moins sûr maintenant. Les Américains semblent avoir élue un président avec un esprit contaminé par la paranoïa. C’est certain qu’il cherche le pouvoir ; c’est certain qu’il se croit le centre du monde, etc. Tout cela est vrai, et plus encore, mais il a cet esprit toxique en lui ; ceux qui le suivent le reconnaissent. Il y a quelque chose de tellement malsain dans ce mouvement, que les observateurs et analystes de la scène politique et sociale américaine sont sans mots. La confusion est tellement profonde, et la désinformation tellement généralisée, qu’il est très difficile de voir comment les institutions peuvent survivre encore longtemps. Ce mouvement est extrêmement dangereux pour la démocratie américaine. Ils sont au bord du gouffre. Les institutions démocratiques sont fondées sur la raison éclairée par la foi en l’homme, incarnée dans le droit. Ils ont abandonné l’un et l’autre.