Qu’il est facile de se laisser absorber par les soucis du monde, d’entrer dans un état de lutte contre la réalité même ? Comment, mon Dieu, porter le poids du monde, sans être écrasé et chercher à dominer les autres ? Comment prendre notre part de la souffrance du monde, sans se sentir victime et blâmer les autres et le monde pour ce qui nous arrive ? Comment vivre avec la souffrance inhérente à l’être en devenir ? Comment affronter le mal injustifiable, sans sombrer dans le désespoir ? Comment éviter de faire porter le blâme sur les autres, de les dénigrer, de les mépriser, de les laisser vivre dans la misère, voire de chercher à les anéantir, alors que nous, nous nous parons de la gloire, nous jouissons dans les plaisirs et l’opulence, et nous nous rassurons dans le pouvoir que nous avons ? D’une façon ou d’une autre, la spiritualité nait de ce questionnement existentiel. Elle est la quête d’une vie vraie, malgré la souffrance et le mal inhérent à l’existence. La spiritualité n’est pas une recherche de justification de la souffrance et du mal auquel nous sommes tous confrontés ; mais une quête de sens, malgré ou au-delà de la souffrance et du mal. Il faut bien entendre que la quête de sens n’est pas la recherche d’une réponse intellectuelle au problème de la souffrance et du mal dans le monde. Elle est un tourment et un enjeu existentiel. La conscience a des choix fondamentaux à faire dans l’existence, qui déterminent l’orientation à donner à la vie. Les saints de toutes les religions et traditions spirituelles du monde sont des sources et des guides précieux pour nous aider sur le chemin de la vie. À travers eux, Dieu nous parle. Dans la prière, nous pouvons l’entendre. Parce que Dieu est présence à l’intérieur de nous. Une présence très intime, plus intime que nous le sommes à nous-mêmes dans notre vie quotidienne. C’est d’ailleurs ce que j’essaie de dire, sans trop y parvenir. Nous entrons en relation avec la présence de Dieu en nous, en nous effaçant. C’est cela que les saints transmettent et c’est le chemin qu’ils balisent. Il y a un vide qui se creuse en nous dans la prière méditative qui est l’ouverture d’une porte intérieure sur la fontaine d’où jaillit l’eau de la vie. Ce vide ou cet évidage est une transformation profonde de la relation de la conscience avec ce qu’elle vit et ce qu’elle est appelée à vivre dans le monde. Ce processus n’est probablement jamais achevé sur terre. La volonté de Dieu n’est pas extérieure à notre conscience. Elle est une présence qui irradie à partir de la profondeur la plus intime de notre être ; une présence unificatrice, qui rassemble les désirs à partir d’une source plus profonde. Il faut revenir à Etty Hillesum, qui, confrontée à l’horreur des camps nazie, écrit : je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne peux rien garantir d’avance. Une chose m’apparait de plus en plus clairement, ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant, nous nous aidons nous-mêmes.