Dans son traité d’oraison qu’elle écrit en 1562, Thérèse commence par les fondements de la prière. Il y a tellement d’écho en moi à tout ce qu’elle écrit, que si j’écrivais tout ce qui me vient à l’esprit, je n’aurais plus le temps de lire ni de rien faire d’autre. Alors, je vais me borner à quelques remarques spontanées. Dans sa présentation de l’humilité, elle insiste fortement sur l’importance du renoncement radical à l’autojustification. Si vous êtes accusés, même injustement, ne vous justifiez pas. Elle va loin ; le plus loin qu’elle peut dans cette direction, dans un langage qui ne serait plus approprié aujourd’hui. Je ne répèterai pas ici ses formules. Ce n’est pas nécessaire ; cela ne ferait qu’obscurcir notre chemin de compréhension. Cette forme d’ascèse spirituelle pourrait être comprise comme une distanciation radicale à l’égard des pensées spontanées qui nous viennent à l’esprit. Thérèse essaie, je crois, de guider ses compagnes dans la vie contemplative ; elle leur montre le passage de la tête au coeur qu’est l’humilité. Thérèse sait qu’il faut prendre ce chemin pour entrer en connexion avec Dieu à l’intérieur de soi. Il ne sert à rien de prier, si l’on ne peut ni ne veut consentir à ce passage ; car c’est la porte d’entrée en esprit et en vérité. C’est elle qui libère de l’emprise de l’extériorité et nous fait entrer dans le monde intérieur d’où notre âme puise l’eau de la vie.
Thérèse renvoie toujours à son expérience ; c’est la terre où elle récolte sa connaissance et essaie de la partager avec ses compagnes de voyage sur le chemin de la perfection, comme elle dit. Ce que nous ne dirions plus aujourd’hui. Ce qui ne nous empêche pas de comprendre ce qu’elle veut dire.
Tous les écrits de Thérèse partent d’une intention forte et claire d’aider et de guider ses compagnes dans la vie contemplative. C’est ce qui lui donne cette atmosphère d’intimité ; on a l’impression qu’elle nous parle, comme une mère à ses enfants. Ils ne l’appelaient pas la Madre pour rien.
Elle guide ses soeurs sur le chemin intérieur du détachement de l’extériorité : des choses du monde auxquelles nous pouvons être attachés, jusqu’à l’image de soi à laquelle on peut être fortement identifiée. Elle connait le chemin ; elle parle à partir de son expérience ; et elle sait où mène ce chemin de transformation et de libération intérieure. C’est ce qui donne à ses écrits cette autorité que même les années n’altèrent pas. Thérèse n’élabore pas de concept autour de la foi ; elle essaie de transmettre son expérience d’engagement dans la vie contemplative.
Le chemin de la perfection de Thérèse est bien paradoxal ; car pour l’emprunter, il faut embrasser notre imperfection. C’est par le chemin de l’humilité que l’on avance sur le chemin de la perfection contemplative. En ne devenant rien, on s’ouvre au tout qui est présence irradiante à l’intérieur de soi.
Le pouvoir être, tel qu’il vient à notre conscience, cherche son chemin vers le développement harmonieux de la vie. Il n’est pas fixé quelque part ; il n’a pas de structure ou d’identité à défendre. Son dynamisme ouvre l’éternité du présent sur le devenir en évolution. La dimension psychosociale de mon être se construit autour d’un centre figuratif : le moi avec son nom propre et son histoire. Ce centre est réel, mais il n’est pas tout ; il n’est rien. Vanité proclame la tradition spirituelle. Il ne faut pas entendre ce mot dans un sens moral, mais ontologique. Le moi n’est pas notre identité profonde ; il en est que la manifestation temporelle. Elle peut être une manifestation authentique de la dimension spirituelle de l’être, ou une déformation qui engendre le chaos et la destruction.
J’essaie encore d’exprimer quelque chose sans y parvenir. Cela m’arrive constamment. C’est un peu pénible par moments ; mais c’est le chemin de la pensée qui essaie de s’accorder avec la vie ; elle cherche à tâtons son chemin dans les broussailles.