La fabrique de l’être

Il fait froid ce matin, mais la pluie a cessé.

Prendre le temps. Cela peut paraitre bien étrange, le temps nous est offert pour la fabrique de l’être – équivalent du travail des abeilles qui fabrique du miel. Nous, nous fabriquons de l’être. Le temps est donc très précieux pour nous, comme le pollen pour les abeilles. Il faut que nous apprenions à le récolter, et à le transformer, afin de fabriquer de l’être.

La fabrique de l’être est une entreprise à la fois individuelle et collective. Elle a une dimension d’intériorité et d’extériorité. Elle n’est qu’en partie régie par des lois et des règles extérieures, écrites, conservées et transmises. C’est le rôle des institutions, dont la première est le langage.

Dans le langage les codes de la fabrique de l’être se transmettre d’une génération à l’autre. Hors du langage, la transmission de la fabrique de l’être cesse. Le langage est le domaine où nous fabriquons l’être ensemble dans la compréhension mutuelle. Lorsque la compréhension cesse, l’être disparait avec elle.

Il faut prendre le temps, parce qu’en lui l’être vient au monde. Prendre le temps, c’est faire le don de sa présence, afin que l’être advienne.

Fenêtre poétique

C’est un nouveau jour ; il pleut. Dans quelques jours, il n’y aura plus de neige, autre que celle accumulée pour le déneigement. La saison printanière avance rapidement. Bientôt, les jeunes pousses vont se montrer dans toute leur frénésie printanière. Les oies blanches et les bernaches sont en route vers leur quartier d’été au nord.

Elles ont une #singularité qu’elles vivent à l’intérieur d’un ordre commun, auquel elles ne peuvent déroger. Elles vivent enveloppées à l’intérieur de l’ordre biologique de leur espèce, hors duquel elles ne peuvent s’aventurer véritablement. Elles semblent vivre totalement immergées dans l’environnement perceptuel de leur organisme, sans fenêtre poétique pour entrevoir ou imaginer un au-delà.

Nous sommes aussi, comme les oies blanches et les bernaches, immergés dans la nature, à l’intérieur de laquelle nous avons la vie. Nous ne sommes pas à l’extérieur, mais à l’intérieur de la nature. Comme les oies blanches et les bernaches, nous vivons dans le monde perceptuel de notre organisme, mais nous avons une fenêtre poétique qui s’ouvre sur un monde inexistant dans notre champ perceptuel, que nous pouvons explorer, développer, imaginer et habiter. C’est un pouvoir être ouvert sur l’infini. Malheureusement, certains passent leur vie à essayer de la tenir fermée. Ils fabriquent des enclos, autour desquels, ils construisent des murs, et postent des gardent armés pour en défendre la sortie.

Une fenêtre poétique est une métaphore qui désigne l’infini présent en nous. Ce n’est pas la seule modalité de la présence de l’infini à notre conscience. Elle vient aussi dans la responsabilité que Lévinas nomme l’éthique. La responsabilité n’est pas une limite, une loi, mais une générosité sans limites, le don de soi.

Voilà, c’est la clairière dans laquelle je dépose mon esprit ce matin pluvieux.

Sortir de sa coquille

Depuis quelques jours, j’écoute des témoignages de jeunes américains, qui racontent comment ils ont quitté le christianisme à l’intérieur duquel ils sont nés et ont grandi. Ils ont tous grandis dans un monde chrétien fondamentaliste, dont ils ont épousé les valeurs, qui étaient celles de leurs parents et de toutes les personnes autour d’eux. Qu’ont-ils quitté ? La réponse devient claire en les écoutant attentivement. C’est l’enveloppe à l’intérieur de laquelle ils ont grandit qu’ils ont quitté, parce qu’elle ne pouvait plus contenir la vie et lui donner sens, dans le monde d’aujourd’hui. Cette enveloppe, je l’appelle psychosociale. Nous pourrions l’appeler simplement culturel. C’est la même chose pour moi. J’évite l’horrible mot psychosocioculturel, qui engloberait mieux ce que j’essaie de dire. La chrétienté à laquelle ils réfèrent, celles dont ils sont sorties, est une enveloppe totalitaire, donc fermée sur elle-même. La foi, c’est autre chose, mais eux ne font pas la distinction. La seule foi qu’ils ont connue est cette enveloppe culturelle, fermée et trop étroite pour contenir la complexité du monde en évolution. Ils ont passé à travers un processus de déconstruction, au bout duquel ils ont découvert un autre monde plus vaste, plus inclusif, plus vrai, plus proche de la vie. Ils sont passés d’un monde fermé à un monde ouvert. Et ils ont vécue l’expérience comme une libération. du moins, pour ce que j’ai compris. Je me demande, jusqu’où leur formation dans un monde fermé et protecteur, les a aidé à structurer leur personnalité suffisamment pour affronter et surmonter les côtés sombres du monde ouvert et complexe dans lequel nous vivons. Je pense au nihilisme, à l’isolement, à l’insécurité existentielle, à l’incertitude, etc. Ils ont été façonné dans un moule qui est devenu trop serré, mais qui a servit de contenant structurant pour le développement de leur personnalité. Je simplifie beaucoup. Je le sais. Autrement, je ne pourrais écrire. Aucun texte ne peu contenir la complexité de la vie en évolution. Ils peuvent ouvrir des clairières sur le réel, ou fabriquer des enclos pour nous tenir à l’abri. Je préfère les clairières.

Lever du jour

Je me suis arraché au sommeil ce matin, pour me lever, déjeuner, prendre mon café, ma douche et venir m’assoir pour écrire.

Je n’écris pas au bord de la mer, mais à côté de ma fenêtre, dont la vue donne sur le croisement des rues Signay et Plessis. C’est bien tranquille, comme toujours. À cette heure, les autos sont rares, et il n’y a personne dans les rues.

La neige fond rapidement ; à tous les jours, le sol se dénude un peu plus. Bientôt, les pousses printanières vont apparaître sur le sol, dans les arbustes et les arbres, avec leurs couleurs vives et tendres. C’est leur façon de dire que la vie est amour et de nous le donner à voir en spectacle.