Depuis le début des années 2000, on parle de plus en plus de mettre fin à l’itinérance dans l’espace public. On ne veut plus seulement « gérer » l’itinérance, on veut l’enrayer. Il y a là une réaction saine. D’abord, vis-à-vis un certain accommodement déraisonnable avec des façons de faire héritées du monde industriel, qui sont devenues totalement dépassées par la complexité des situations d’itinérance aujourd’hui. Il faut faire les choses autrement. Ensuite, pour éveiller et mettre en mouvement la responsabilité collective incarnée dans les institutions et les gouvernements. L’inertie gouvernementale et institutionnelle devant la croissance et la gravité de la rupture sociale est carrément irresponsable. Il faut agir. Mais pour cela, il faut une direction commune. C’est le rôle que veut jouer l’expression « mettre fin à l’itinérance ».
Cette expression est née chez nos voisins du sud et elle s’est répandue dans les provinces anglophones canadiennes plus récemment. Elle est incarnée et mis en valeur principalement par l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance. Le milieu francophone québécois est demeuré très réservé à l’égard de ce mouvement. Certains groupes comme le RAPSIM à Montréal ont été plus loin. Ils ont opté pour une posture de résistance, voire d’opposition à ce mouvement qui bouscule le monde de l’itinérance, tant en Europe qu’en Amérique du Nord.
Mon propos n’est pas d’entrer dans un débat d’allégeance. Mais d’ouvrir un espace de réflexion à l’intérieur duquel un dialogue peut être possible. Je pars du principe que personne n’est contre l’idée de mettre fin à l’itinérance. Les problèmes surgissent lorsqu’on essaie de clarifier ce qu’on veut dire par mettre fin à l’itinérance et de le mettre en pratique. Le diable est dans les détails, comme ont dit. Alors, je propose deux repères de compréhension de ce que peut signifier « mettre fin à l’itinérance » dans le monde d’aujourd’hui. En espérant ainsi contribuer plus à la convergence qu’à la divergence des efforts de chacun et chacune pour améliorer la vie des personnes déracinées qui n’ont nulle par où aller, ou simplement être dans notre monde.
Premier repère : Mettre fin à l’itinérance n’est pas un objectif, mais une direction, un horizon de sens pour l’action, une vision enracinée dans des valeurs d’humanité et de solidarité sociale.
Cette distinction m’est apparue lors d’une discussion avec des organismes engagés en itinérance à Calgary. Il y a une dizaine d’années de cela. Elle me semble encore pertinente et importante aujourd’hui. Comme direction à suivre ou horizon de sens pour l’action, mettre fin à l’itinérance désigne une responsabilité collective, une capacité et une volonté d’agir collectivement, vis-à-vis une situation inacceptable, sur les plans humain et social. Elle exprime à la fois le côté inacceptable du phénomène de l’itinérance dans nos sociétés et la volonté d’agir pour le prévenir et le contrer. C’est une vision portée par la confiance dans notre capacité d’agir collectivement d’une manière responsable en lien avec nos valeurs communes d’humanité et de solidarité.
Mais comprise comme objectif à atteindre, l’expression « mettre fin à l’itinérance »risque d’être coupée de la vision qui l’anime et, ainsi, de perdre sa capacité mobilisatrice et inspirante. Elle risque d’être perçue comme une cible à atteindre, un résultat que l’on doit être capable de mesurer et d’évaluer. Bref, un mécanisme de contrôle de l’action. Cette confusion est à l’origine de bien des malaises, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du mouvement pour mettre fin à l’itinérance.
Au cours des années, il est devenu de plus en plus clair qu’il fallait clarifier cette question : que veut-on dire exactement par « mettre fin à l’itinérance » ? On s’est replié sur l’itinérance chronique, en disant : il s’agit de mettre fin à l’itinérance chronique. Bon, c’est mieux ! Mais ce n’est pas suffisant. Aujourd’hui, tout le monde s’entend pour dire qu’il ne s’agit pas de réduire l’itinérance à zéro. Qu’il n’y ait absolument plus personne qui se retrouve sans chez soi. Mais de quoi s’agit-il alors ? Pour les gouvernements du Québec et fédéral, il s’agit essentiellement de réduire l’itinérance. De prévenir et contrer l’itinérance, dans les mots de la politique québécoise. Cela indique une direction à suivre. Mais ce n’est pas encore une cible à atteindre. Se fixer des objectifs mesurables et atteignables, c’est autre chose. Ça ne relève pas tant d’une politique que d’un plan d’action. Il faut bien distinguer les deux si on veut sortir de la confusion. L’expression « mettre fin à l’itinérance » est mobilisatrice, mais elle porte en elle les germes d’une confusion entre la vision, les valeurs et les orientations qui relèvent d’une politique et les objectifs et les moyens qui relèvent d’un plan d’action. Tel que je le comprend, « mettre fin à l’itinérance » n’est pas un objectif à atteindre, mais une direction à suivre. Mais il faut des balises sur ce chemin, des moyens pour agir et, au final, il faut bien savoir si on progresse ou si on tourne en rond. Bref, il faut plus qu’une direction. Il faut une destination et des moyens pour s’y rendre.
Deuxième repère : Développer une vision élargie et coresponsable des résultats que l’on veut atteindre
Au-delà du fantasme d’une élimination absolue de l’itinérance -ce que personne ne croit sérieusement, les indicateurs de résultats utilisés aujourd’hui sont essentiellement quantitatifs : durée des séjours en hébergement d’urgence, nombre de personne sans abri comptée, nombre de personnes en logement permanent, etc. Ces données sont plus facile d’accès aux chercheurs et plus facilement mesurables. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ont une grande validité à l’égard de ce qu’on veut mesurer. Ça veut simplement dire qu’elles sont accessibles et mesurables, assez facilement. Ce n’est pas rien. Mais du point de vue de la validité, il faut être prudent.
En 2000, comme directeur du service d’hébergement d’urgence, j’ai fixé comme objectif aux intervenants zéro refus faute de place. Quelques années plus tard, ils l’on atteint. J’étais très heureux et ils étaient fiers. Je leur ai fixé un autre objectif : réduire la durée moyenne de séjour qui était trop élevée. Elle était au-dessus de 10 jours. J’étais convaincu que nous pouvions le faire. En 2008, la durée moyenne avait chuté de moitié. Elle était rendue à 5,1 jours. Selon certains critères, nous avions mis fin à l’itinérance. Malheureusement, ce n’est pas aussi simple. En 2000, nous avons traité 450 demandes d’hébergement d’urgence. En 2010, nous en avons traité plus de 1 200. Nous sommes très loin d’avoir mis fin à l’itinérance.
L’expérience m’a montrée qu’il faut élargir notre vision de la performance si on ne veut pas perdre le sens de notre action. Sans les développer, je propose quelque balises vers une vision élargie et coresponsable de la performance.
Nous pouvons distinguer quatre niveaux de responsabilité : les personnes itinérantes, les intervenants qui les accompagnent, les responsables de l’offre de services et les dirigeants politiques qui donnent les grandes orientations et les moyens pour agir collectivement.
D’abord les personnes visées. Qu’est-ce que signifie pour elles sortir de l’itinérance ? Quels sont leurs critères ? Est-ce suffisant d’avoir un logement ? Quels sont leurs critères de réussite ? Je crois que ce niveau devrais être le référentiel commun aux autres sphères.
Ensuite, les intervenants. Quelles sont les balises pour la pratique ? Quels sont les critères et les conditions pour développer des pratiques adaptées à la réalité de ce que vivent les personnes ?
Les responsables de l’offre de services. Que faut-il comme offre de services sur un territoire pour répondre adéquatement à la demande croissante, tout en maintenant l’orientation vers la prévention et la réduction de l’itinérance ? Qu’avons-nous besoin pour faire le travail et répondre aux attentes légitimes de réduction de l’itinérance ?
Les dirigeants politiques. Quelle politique ? Quelles objectifs et moyens ? Quelles cohérences au niveau des actions gouvernementales, pour effectivement réduire les risques reliés à la rupture sociale ?
Pour une vision élargie de la performance, il faut développer une vision écologique qui intègre les différents niveaux de responsabilité. Celui de la personne qui est responsable de sa vie. Celui des intervenants qui ont
la responsabilité d’accueillir et d’accompagner les personnes. Celui des dirigeants de l’offre de services qui doivent s’assurer d’une offre de services suffisantes et adéquates sur leur territoire. Enfin, celui des dirigeants au niveau politique qui doivent s’assurer des orientations, des moyens et de la cohérence de la responsabilité collective. Chacun de ces niveaux présentent ses propres critères et conditions de réussite. Ils sont distincts, mais interdépendants. Et au final, ce sont les critères de réussites des personnes qui valident la cohérence et la performance des autres niveaux. Non l’inverse.
Il ne s’agit pas de tout faire d’un seul coup. Mais de s’inscrire résolument dans une approche élargie et écologique qui intègre les données quantitatives et qualitatives des différents niveaux de responsabilité. On ne mettra peut-être pas fin à l’itinérance dans un sens absolu. Mais peut-être arriverons-nous à mettre fin à l’incohérence et à la dispersion des énergies et des ressources ? Et au bout du compte, à construire un monde plus juste et plus inclusif. Alors nous verrons peut-être réellement diminuer le phénomène de l’itinérance ou, plus positivement, augmenter notre capacité de le prévenir et d’aider les personnes à s’en sortir.